Vancouver, C.-B. — Oui, l’été et son soleil de minuit sont bien jolis aux TNO. Mais après 13 années, j’ai décidé que, pour une fois, j’allais tâcher de m’éviter les moustiques. Avec quelques morceaux de bois de dump, j’ai bricolé un lit dans ma minifourgonnette et je suis parti. Direction, le Sud. Destination, inconnue.
Après un premier camping sans histoire sur la plage de Hay River, j’ai foncé à travers la campagne nord-albertaine pour enfin rejoindre les montagnes. D’abord Grande Cache, où le type de l’information touristique tente de me convaincre d’acquérir une propriété (« C’est en plein le temps d’acheter, la mine de charbon a fait faillite le mois dernier »), et puis Jasper et ses Rocheuses.
Au fil des ans, j’ai dû franchir la Icefield Parkway qui relie le parc de Jasper au Lac Louise une demi-douzaine de fois et chaque fois, l’émerveillement est le même. On ressent, devant l’immensité de ces pointes de terres enneigées qui viennent embrasser le ciel, une humilité qui favorise le détachement. Ça décarcasse l’égo. Et cette fois, j’ai eu le temps d’en profiter à fond, n’étant attendu nulle part et profitant d’une circonstancielle promotion de Parcs Canada qui défraie le laissez-passer pour tous les parcs nationaux durant toute l’année 2017 (Bonne fête, Canada!). Arrêt à chaque point de vue.
Pause-pipi au centre d’interprétation des glaciers, devant le champ de glace Columbia, là où les masses se prennent en selfie devant des mouflons et grizzlis de faïence en attendant leur tour de buggy sur ces glaciers qui fondent à un rythme effarant depuis l’invention du piston.
Je n’ai jamais voulu faire ce tour de machine sur le champ de glace. Les glaciers, je préfère les observer avec un peu de recul. Et puis, quand on habite aux TNO, marcher sur la glace, c’est pas particulièrement excitant.
N’empêche, l’activité est très courue. Même hors-saison, ils sont des dizaines à faire la file devant la billetterie. Je remarque l’affiche qui annonce en anglais seulement : « Canada’s most unique experience ». Étonnant comment, ces dernières années, l’adjectif « unique » est devenu un pitch passe-partout pour fourguer n’importe quoi aux touristes les plus crédules. Ainsi, à Yellowknife, de nouveaux panneaux d’interprétation installés sur la Franklin (merveilleusement illustrés par Alison McCreesh) incitent nos visiteurs à faire la marche jusque dans la vieille ville où l’on promet de « very unique shops and restaurants ». Par « very unique », doit-on comprendre qu’il n’y en a qu’un seul? Et comment, voulez-vous bien m’expliquer, une chose peut-elle être à la fois unique et au pluriel? C’est de la grammaire bien créative, ça. Après le Nobel de littérature à un chanteur, il faudra bien un jour envisager de le décerner à un rédacteur publicitaire.
Mais, au centre d’interprétation des glaciers, on pousse la défiance lexicale d’un cran. « La plus unique ».
Comme d’ordinaire, j’ai rempli ma gourde à la fontaine, et j’ai fui le centre d’interprétation et ses vendeurs du temple. À quelques centaines de mètres, j’ai fourché à gauche dans une entrée et me suis garé non loin de l’accès pour le sentier du mont Wilcox.
Deux heures plus tard, arrivé sur la cime encore enneigée par endroits, l’effort était récompensé par une vue imprenable sur le champ de glace et les montagnes qui le ceinturent. Un soleil de plomb faisait pleurer de joie celle située juste de l’autre côté de ce Canyon, qui fit rebrousser de son chemin l’alpiniste Wilcox, qui avait emprunté cette piste pour la première fois au 19e siècle. L’eau s’écoulait en vives cascades jusqu’à la rivière Athabasca, celle qui, ultimement, alimente notre Grand lac des Esclaves.
Ce devait bien être le plus most unique moment pour se sentir vivant.