Le projet de prendre la route doit nécessairement germer quelque part, même si ce doit être pour vous tremper dans l’eau. Germer pour mûrir. Car c’est à la suite de cette lente préparation que ce fruit dangereux se savoure pleinement. Si vous parlez autour de vous de votre intention d’avaler les kilomètres de la Piste Liard et d’ingurgiter tous les sommets enneigés le long de l’autoroute de l’Alaska, les gens vous regarderont étrangement vous contestant que le seul fruit frais que vous allez trouver sera votre pauvre pomme gelée au bord du chemin, car c’est en été que c’est beau. Certes non ! c’est l’hiver que ça se passe.
Les distances posent l’inévitable souci de l’essence. Un jerrycan rempli dans le fond de la valise vous aide à atteindre le prochain poste à essence et vous apporte une sorte d’assurance vie. Imaginez-vous sur ces routes glissantes, un malencontreux dérapage et l’auto se retrouve dans le banc neige. Il fait -20°, l’auto ne peut plus bouger, et il n’y a pas un chat sur la route. L’idée est d’utiliser l’essence pour vous garder au chaud dans l’auto ou pour vous aider à faire une belle flambée avec toutes ses épinettes qui vous entourent (vous aurez aussi prévu une couverture, des allumettes, une hachette et une bâche contre le vent).
Mais tout se passe bien et les 550 premiers kilomètres entre Entreprise et Fort Liard ou les 490 Km si vous êtes passés par Fort Providence, se font au rythme des lignes droites et du seul tournant en face de l’ancien poste de ravitaillement, le défunt Check point. La route de terre défoncée de l’été s’est transformée en parfaite route blanche stable. Parti tôt le matin, il vous reste quelques heures pour rejoindre la Colombie-Britannique après le plein à Fort Liard. Avant le départ, les commentaires étaient partagés sur la qualité de la route : « C’est vraiment facile, ça prend pas plus d’une heure et demie » ou « Le BC s’en fout de cette route-là, il ne l’entretienne pas pantoute ». Le fait est que votre avis sera toujours divisé, car ça prend un bon deux heures et que la route malgré son état très convenable devient sinueuse et plus étroite qu’aux TNO. Arrivé à la jonction de la route 97, vous comprenez ce que veut dire le mot autoroute. L’Alaska Highway est large et pas mal longue aussi. C’est aussi le moment de vous demander si vous continuez coûte que coûte vers votre but ou si vous faites un 40 Km dans l’autre sens pour vous arrêter à Fort Nelson.
Si vous choisissez Fort Nelson, vous comprendrez aussi pourquoi l’été cette route doit être invivable. Des parcs à véhicules récréatifs partout prêts pour accueillir au 300e miles depuis l’Alberta, le premier arrêt des Winnebagos albertains ou américains qui vont comme vous découvrir la vallée du Klondike. Mais si vous continuez plutôt vers l’Ouest, vous vous rendrez compte que les noms que vous aviez vus sur les cartes routières ne sont pas des communautés, mais simplement des lodges avec des postes à essences qui pour la plupart sont tenus par des propriétaires en vacances aux Bermudes qui ne s’entêtent pas à ouvrir hors saison. Enfin, vous entrez dans la route de montagnes : vallons, pics enneigés, arbres hauts, rivières ruisselantes. Ruisselantes!?! Vous venez en fait d’entrer en terres sulfureuses. De la vapeur d’eau s’échappe le long des cours d’eau qui longent la route entre les montagnes. Et puis vous rejoignez la rivière Liard et c’est le bon moment de la journée pour apprécier un bain dans les sources chaudes du parc provincial. Quand à l’été, vous pourriez vous croire dans une véritable soupe à nourrir les ours du coin, l’hiver vous vous retrouvez dans un paysage hors du commun. Après cinq minutes de marche sur un parcours aménagé vous vous baignez dans une eau approchant les 40° C, dans un site naturel entouré d’arbres pétrifiés de cristaux de glace. Vous ne pouvez plus partir tellement la chaleur au milieu de l’hiver vous enivre. Mais il faut poursuivre….