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le Vendredi 16 avril 2004 0:00 | mis à jour le 20 mars 2025 10:35 Divers

Vous ai-je déjà parlé de mon île?

Vous ai-je déjà parlé de mon île?
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Ça fait longtemps que je ne vous ai pas parlé de mon île! De mon refuge contre la race humaine. Mon île, c’est mon retrait à moi, quand ça va vraiment mal dans le monde, quand j’ai honte de la race humaine, quand je ne voudrais pas faire partie de cette race, pour une raison ou pour une autre, comme maintenant.

Mais commençons plutôt par le début. Pourquoi ces jours-ci, j’ai vraiment mon île en tête. Le grand déclencheur a été les explosions épouvantables qui ont eu lieu en Espagne il y a quelques semaines. Ces attentats ont réveillé en moi la honte de faire partie de la même race que ces gens qui sont responsables de la mort de centaines de gens innocents, des gens modestes en général, des gens qui allaient gagner leur vie, des gens qui n’avaient jamais exploité qui que ce soit, et qui étaient plutôt du côté des exploités que des exploiteurs. Quelle calamité! Ce genre de chose me donne envie d’aller me retirer sur mon île déserte, loin de la civilisation. Et de renoncer à voir qui que ce soit, sauf les animaux. Mais il y a quelque chose que je dois vous dire d’entrée de jeu : mon île est située dans le Grand Nord, et non dans quelque endroit exotique où il fait chaud toute l’année. Non, non, mon île est tellement située dans un endroit impossible, et le climat y est tellement rigoureux que personne ne veut venir me voir. Et pour décourager les motoneigistes qui oseraient s’aventurer dans les parages, ils y aurait, en hiver, une grande clôture qui entourerait l’île, et derrière laquelle de grands loups blancs feraient la garde. L’été, pour décourager les curieux qui viennent essayer leur hors-bord, il y aurait une tranchée, creusée tout autour de l’île, remplie de petites bêtes grouillantes du genre Facteur de risques. Impossible à traverser, sauf par la personne qui a la clé de l’énigme, moi, en l’occurrence.

Et sur mon île qui posséderait tous les atouts pour décourager qui que ce soit de s’approcher, j’aurais quelques poules, je tuerais un caribou, à l’occasion, et je pêcherais tout l’été de l’excellent poisson que je congèlerais pour nourrir mes loups, vous vous souvenez?

J’ai l’air de plaisanter, mais je plaisante à peine. Il faut dire que ce ne sont pas que les terroristes à la con qui me font s… L’imbécillité sous toutes ses formes réussit vraiment également à me faire perdre patience. Des gens qui rincent leur moteur sur la rue principale, un beau dimanche après-midi, ça me fait perdre patience. Des explications qui n’ont aucune logique et qui sont tout juste faites pour distraire, ça me fait perdre patience. Des gens qui se prennent pour le nombril du monde, et qui ne se rendent pas compte que le nombril n’a pas de tête, ça me fait perdre patience. Les gens qui sont convaincus de toujours avoir raison, sans prendre le temps d’écouter la version de l’autre, ça me fait perdre patience. Des présidents des États-Unis qui ne sont pas capables de dire correctement nuclear, mais qui disent nuquelar, ça me fait perdre patience. Des violeurs d’enfants et de femmes, ça me fait perdre patience. Des kamikazes à la con qui ne savent même pas pourquoi ils se font sauter, ça me fait perdre patience. Les gens qui tuent à tort et à travers tout ceux qui ne sont pas de la même religion qu’eux, ça me fait perdre patience.

Vous ne trouvez pas que ça en fait, de bonnes raisons, pour disparaître sur son île et de ne plus vouloir voir de monde? J’exagère? À peine. Et puis, il faut bien que j’exagère un peu si je veux écrire. Car n’oubliez pas que si je ne faisais que raconter ce qui se passe, que je rapportais des faits, je ne serais pas chroniqueuse, mais journaliste. Donc, il faut que mon imagination fasse sa part si je veux partager avec vous les sentiments qui m’habitent, qui m’inciteront, un jour ou l’autre, à aller m’isoler sur mon île. Et si vous voulez que je vous rassure un peu, oui, j’aurai quelques amis qui viendront à l’occasion, des amis qui, comme moi, auront besoin de s’éloigner de la race humaine pour respirer un peu le bon air du Grand Nord, et qui repartiront ressourcés, prêts à affronter la vraie vie. Car sur mon île, ce n’est pas la vraie vie, c’est un semblant, un à-crère, comme on disait quand j’étais jeune.

Ça m’a fait du bien de rêver d’un endroit où personne ne serait intéressé à faire sauter une bombe, d’un endroit où l’air est pur, d’un endroit où les chicanes n’existent pas. À chacun son île. Il faut bien dormir et surtout, rêver un peu. Je vous laisse à vos rêves et je poursuis les miens… sur une île des Caraïbes, à la chaleur.