Le 2 mars au matin, Philippe Heitz, natif de la France et habitant maintenant en Suisse, était à Hay River. Il chaussait ses skis de fond avec, pour objectif, de se rendre à Yellowknife. Devant lui, quelque 220 kilomètres d’un plancher plat recouvert de neige et, au loin, des amis qui l’attendaient dans la capitale ténoise.
« J’ai des amis qui habitent ici, à Yellowknife, et à qui j’ai déjà rendu visite à plusieurs reprises et il y a ce grand lac, qui est visible sur toutes les cartes et c’était pour moi, une manière de découvrir l’hiver dans le Grand Nord », explique M. Heitz.
Comme pour plusieurs expéditions du même type, la préparation a été un élément principal du voyage de l’aventurier français. « La difficulté, pour moi, était d’essayer d’imaginer ce que peuvent être les conditions, ici. Je peux vous donner la date de la dernière fois qu’il a fait –26 degrés Celsius en France! C’était dans les années 1980! C’est donc relativement difficile d’essayer d’imaginer ce que ça peut être », dit-il.
« Avant le voyage, j’ai aussi pu bénéficier des connaissances de plein de gens qui m’ont donné leur avis. John Stephenson, qui a énormément de relations, m’a envoyé des courriels et a fait d’intenses recherches pour mon voyage », continue-t-il. En plus des différentes recherches et des contacts à effectuer sur le terrain, Philippe Heitz a dû se préparer physiquement, entre autres, en courant régulièrement.
Au bout de deux heures de ski, cependant, M. Heitz a dû troquer ses skis pour une paire de raquettes. « Mes fixations étaient tellement froides que ça se transmettait à travers mes bottes. J’ai donc mis des bottes plus chaudes et j’ai chaussé mes raquettes pour le reste du voyage ».
Bien qu’il ait effectué le périple seul, Philippe Heitz a pu compter sur l’aide de ses amis ténois. Tout d’abord, à Hay River, il a pu compter sur l’accueil de Ian Laws. Ensuite, en chemin, il s’est permis un arrêt à la pointe Morin, chez Bill Carpenter. Enfin, John Stephenson était à Yellowknife pour l’accueillir au bout d’une dizaine de jours de solitude au milieu du cinquième plus grand lac au Canada.
Lors de la première journée d’excursion, le mercure indiquait –34 degrés à Hay River. Le tout était accompagné de forts vents. Pourtant, c’est plutôt la chaleur que Philippe craignait. « L’une de mes craintes n’était pas tant le froid que la chaleur, à cause de la sueur. Je marchais huit à dix heures par jour et une glace finissait par se former dans mes bottes. Il fallait donc gratter cette glace et cette neige et faire sécher les chaussettes et les bottes autant que possible ».
En fait, lorsqu’il ne se reposait pas dans ses sacs de couchage disposés en poupées russes, Philippe n’avait presque pas d’autre choix que de continuer à marcher. « Par cette température, on est confortable dans le sac de couchage ou en bougeant. Tout ce qui est entre les deux, ça va de un peu désagréable à très désagréable. Mais lorsqu’on marche, c’est l’idéal », explique celui qui portait un chandail de laine et une veste coupe-vent pendant ses déplacements. « C’était largement suffisant, mais je ne pouvais pas m’arrêter plus de trois minutes, autrement ça commençait à être froid! »
Le Grand lac des Esclaves étant une immense étendue ne comptant que très peu de points de repère, il peut être difficile de naviguer et de se diriger exactement vers l’objectif. La boussole et le GPS étaient donc de rigueur, mais Philippe Heitz a développé d’autres trucs en cours de route. « Je ne me servais du GPS que pour calculer ma position, le soir. Le jour, j’utilisais ma boussole. Quand la visibilité était bonne, je pouvais voir un bout de côte et on peut voir tous ces points qui apparaissent et que l’on peut pratiquement cocher sur la carte », d’indiquer celui qui s’est aussi servi de son ombre (tout en se rappelant que le Soleil se déplace), des congères dans la neige ou des signes distinctifs que l’on peut apercevoir au loin. Bien entendu, tout le matériel électronique était à utiliser avec parcimonie, étant donné le froid qui est le pire ennemi des piles électriques.
Malgré tout, M. Heitz n’était pas tout à fait isolé, dans ce grand désert blanc. Celui-ci a croisé quelques camps de pêcheurs et quelqu’un s’est même arrêté près de sa tente pour s’enquérir de sa situation. « Nous nous sommes salués et il est reparti », raconte-t-il, le plus simplement du monde.
La traversée du Grand lac des Esclaves a permis à Philippe de vouer encore plus d’admiration envers les grands explorateurs polaires. « Cette traversée représentait beaucoup pour moi en termes de difficultés personnelles. C’est une chose de lire les récits d’explorateurs du siècle dernier ou des temps modernes, mais ce n’est pas l’ombre de ce que l’on rencontre, soi-même, physiquement. Par exemple, les pires crêtes que j’ai eu à franchir faisaient un mètre et demi ou deux mètres, alors que pour ces gens qui vont au pôle nord, ça fait huit ou neuf mètres, la taille d’une maison! Et ils ont des traîneaux encore plus lourds. Mon respect grandit donc encore plus pour ces gens qui réalisent des choses comme ça », admet-il.