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le Jeudi 2 février 2023 15:12 | mis à jour le 20 mars 2025 10:41 Culture

Paul Zizka et la connexion aux lieux sauvages

Paul Zizka et la connexion aux lieux sauvages
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Considéré par beaucoup comme l’un des meilleurs photographes de nature au monde, Paul Zizka s’est entretenu avec Médias ténois sur la façon dont la photographie peut transformer notre relation avec la planète.

Paul Zizka, un Québécois qui vit depuis des années dans les Rocheuses canadiennes, a développé son propre style qui capture la beauté épique des milieux naturels en introduisant presque toujours un élément humain. Ses photographies sont partout. Il a édité huit livres, vu ses images publiées dans le monde entier et travaille souvent pour des marques telles que Canon, Apple, Dell, Arc’Teryx, Panasonic et MEC. Paul Zizka a été à Yellowknife dans les dernières semaines de janvier pour diriger des ateliers sur la photographie du ciel nocturne. Il a rencontré Médias ténois pour discuter de sa vision de l’art de capturer le spectacle de la nature.

« En tant que personne qui aime le ciel nocturne, je trouve que l’absence de pollution lumineuse est incroyable »,
se réjouit Paul Zizka en parlant du ciel nordique. (Crédit photo : Dave Brosha)

 

Médias ténois : Qu’est-ce qui vous attire le plus dans le paysage des Territoires du Nord-Ouest ?

Paul Zizka : Il y a une qualité dans le Nord, souvent difficile à décrire, et un appel magique à partir dans le Nord. C’est en partie dû à l’isolement. L’immensité des paysages et les grands ciels sont vraiment superbes. En tant que personne qui aime le ciel nocturne, je trouve que l’absence de pollution lumineuse est incroyable. Et puis c’est facile de se connecter avec la nature. On est à peine descendu de l’avion et on se sent très proche de la brousse. C’est quelque chose de difficile à trouver plus au sud.

Comment avez-vous découvert la photographie de nature ?

Je suis originaire du Québec. Je suis allé vivre dans les montagnes au cours des étés pour travailler et payer l’université. Lorsque j’ai terminé mes études universitaires, je savais sans le moindre doute que je voulais vivre dans la nature, dans les montagnes. J’ai donc déménagé dans le parc national de Banff. Et je pense que toute personne qui passe régulièrement du temps dans un endroit aussi sauvage et stupéfiant que les Rocheuses canadiennes finira par ressentir le désir de le documenter d’une manière ou d’une autre. Certaines personnes prennent un pinceau, d’autres écrivent. Et d’autres prennent un appareil photo. Il y a beaucoup d’outils que l’on peut utiliser pour s’engager dans la beauté des lieux et documenter la nature sauvage. J’ai commencé à découvrir que la photographie pouvait être bien plus que de montrer à mes parents où j’étais. J’ai compris qu’elle pouvait devenir un moyen de susciter des émotions chez les gens et de les amener à s’intéresser à certains endroits. Et elle pouvait aussi être un incroyable outil de création. Une fois que j’ai découvert toutes les facettes de la photographie et la valeur ajoutée qu’elle pouvait apporter à ma vie, ma vie a commencé à tourner autour d’elle. Et puis, bien sûr, j’ai commencé à m’intéresser à des endroits un peu plus éloignés et j’ai fini par me retrouver dans des endroits comme Yellowknife, et maintenant j’ai la chance de faire découvrir ces endroits spéciaux à d’autres personnes.

 

Quel genre de paysages préférez-vous photographier ?

C’est une très bonne question. Pour moi, je ne pense pas que la question soit de savoir à quoi ressemblent les lieux. Parce que j’aimerais tout autant travailler dans le désert qu’ici, dans le nord, ou dans la toundra, dans les montagnes ou l’océan. Je les aime tous autant pour des raisons différentes. Mais ce qu’ils ont tous en commun, c’est qu’il s’agit d’endroits sauvages, ils ont tous un élément d’éloignement, ils ne sont pas nécessairement faciles à rejoindre, ils demandent un certain effort, un certain travail pour y arriver, ce qui les rend sauvages. Et je pense que c’est principalement ce que je recherche, quand je vais pour documenter des endroits, c’est ce sentiment de nature sauvage qui vient souvent avec l’éloignement et la nécessité de s’éloigner de tout.

 

À quel point la nature et la photographie ont-elles influencé la personne que vous êtes aujourd’hui ?

J’ai l’impression que cela a apporté beaucoup de valeur à ma vie. Je n’ai vraiment découvert les merveilles de la nature que lorsque j’ai déménagé dans les montagnes, au début de la vingtaine. J’ai passé beaucoup de temps dehors quand j’étais enfant, mais je vivais en banlieue de Québec et je n’étais pas souvent dans les zones protégées ou les parcs nationaux. Je trainais dans la forêt, je jouais dans la neige et tout ça, mais, pour ce qui est d’aller plus loin dans l’expérience de la nature sauvage, ça n’a commencé qu’en montagne. Et j’ai vite compris à quel point la vie pouvait être passionnante quand on intègre cet élément de nature sauvage et d’aventure. Et aussi quand on arrive à conserver la curiosité que l’on avait quand on était enfant. Souvent, on la perd en grandissant, on cesse d’être curieux, et on arrête de s’émerveiller en faisant toutes les petites choses. Et lorsque l’on est adulte, il faut faire un peu plus d’efforts pour se laisser émerveiller par la neige, la glace ou les aurores boréales, et se permettre d’être à nouveau curieux.

 

Le contact avec la nature nous restitue-t-il la capacité à s’émerveiller ?

Je pense que, ce que la nature sauvage fait pour moi, c’est que je me sens à nouveau comme un enfant. La vie est renouvelée, excitante à nouveau. Et puis j’ai deux enfants maintenant. C’est incroyable de pouvoir les élever. J’ai essayé d’ajouter très tôt cet élément de nature dans leur vie, pour qu’ils en voient tout de suite la valeur. Et comme ça, ils n’ont pas besoin d’attendre la vingtaine pour voir ce que la nature peut apporter à leur vie. Cela a donc totalement transformé ma vie. L’une de mes plus grandes joies, dans le cadre de mes ateliers, est de faciliter le retour des gens à la nature. Nous venons tous de la nature à l’origine, mais nous sommes devenus une société très urbaine. Et chaque fois qu’on aide les gens à se sentir à nouveau à l’aise au bord d’un lac la nuit, ou, dans la neige sous les étoiles, je les vois se transformer et se familiariser avec cette nature sauvage. C’est l’une des choses les plus gratifiantes de ce que je fais.

 

Vous êtes un photographe professionnel, reconnu dans le monde, mais un jour vous avez dit que la photographie est la chose la moins importante dans votre activité et que ce qui importe est de savourer l’expérience. Pouvez-vous expliquer un peu cette idée ?

Je crois toujours à ça. Je me souviens que lorsque j’ai commencé la photographie, la chose la plus importante pour moi était les photos. Quand je les réussissais, tout allait bien. Mais quand je ne les réussissais pas, je rentrais chez moi déçu. Et cela s’est produit quelques fois, et j’avais alors l’impression d’être un peu en colère contre moi. Mais plus tard, j’ai découvert que c’était une honte d’aller passer la nuit ou la matinée dans un endroit magnifique, et de revenir avec une expérience négative juste parce que je n’avais pas les photos. Je me suis dit que j’étais quand même chanceux de pouvoir visiter ces endroits où je pouvais passer un bon moment. C’est là que j’ai commencé à changer un peu mon approche. J’ai donné la priorité à l’expérience avant tout le reste et j’ai commencé à voir les photos comme un heureux résultat secondaire, lorsqu’elles se produisent.

« Parfois, la nature fait tout le travail pour nous : voici un magnifique lac gelé avec une aurore, il suffit d’appuyer sur l’obturateur », s’exclame l’amoureux de la nature. (Crédit photo : Dave Brosha)

 

Et sans jamais perdre le plaisir de la photographie.

C’est très important de s’assurer que la photographie reste un plaisir parce qu’on ne gagnera pas à tous les coups avec les photos. Donc, c’est important de placer l’expérience avant tout le reste. Parce que comme ça, quoi qu’il arrive, on rentre à la maison avec le sourire, on va se coucher heureux. Bien sûr, si on a des photos pour le montrer, tant mieux. Mais si ce n’est pas le cas, eh bien, meilleure chance la prochaine fois. Dans la photographie, on perd parfois et on gagne d’autres fois. C’est pour ça que c’est si excitant, surtout dans des phénomènes comme les aurores boréales. Si vous gagniez à chaque fois, ce ne serait pas aussi amusant. La chasse de la bonne photo est importante, c’est une grande partie du jeu pour moi. Et la photo, c’est essayer de faire en sorte que des éléments s’alignent devant vous. Et quand ils le font, c’est absolument magique. Et quand ils ne le font pas, eh bien, ça vous donne envie de continuer, encore et encore.

 

Lorsque les conditions deviennent difficiles, cela peut apporter un gout particulier.

Parfois, la nature fait tout le travail pour nous : voici un magnifique lac gelé avec une aurore, il suffit d’appuyer sur l’obturateur. C’est super pour prendre une photo. Mais je pense que si nous voulons nous améliorer en tant que photographes, nous devons faire face au défi que représente le fait que la nature nous envoie des nuages, par exemple, et nous devons quand même rentrer chez nous avec une image convaincante. C’est comme ça qu’on s’améliore en photographie. C’est quand la nature nous rencontre à mi-chemin et que nous devons faire la magie nous-mêmes en tant que photographes. Parce que plus on ne se laisse pas décourager par les conditions, plus on reste dans le coin et plus on essaie de travailler la scène, plus on se rend compte qu’il y a encore des images incroyables à faire même si on n’a pas obtenu les conditions parfaites que l’on avait envisagées.

 

En général, vous planifiez vos photos ou vous préférez improviser sur le terrain et laisser place à la spontanéité ?

C’est important de travailler avec les deux façons de faire, et de passer constamment de l’une à l’autre. Parfois, j’aime travailler de manière 100 % spontanée, comme sortir sans aucune idée de ce que je vais faire. La nuit tombe et je vais juste faire un tour en voiture et laisser la curiosité et la nature me guider. Oui, c’est 100 % liberté. À l’autre bout du spectre, je peux aussi avoir des images qui sont planifiées des semaines ou des mois à l’avance. C’est une façon de travailler 100 % prévisualisée, où on rêve d’images qui, la plupart du temps, n’arrivent jamais avec l’approche spontanée, parce qu’il y a des éléments qui ont très peu de chances de s’aligner sur le terrain sans que vous y mettiez du vôtre. On ne va pas sur un glacier à deux heures du matin pour trouver par hasard un grimpeur avec une aurore ou la Voie lactée au bon endroit. Donc, certaines de ces prises de vue, si on veut les créer, ne peuvent se faire qu’en les visualisant, elles ne se feront jamais spontanément. Et j’aime les deux approches, parce qu’elles mettent mon cerveau au défi de façon très différente, ce sont des façons très différentes de créer.