le Mercredi 11 février 2026
le Jeudi 10 novembre 2022 15:07 | mis à jour le 20 mars 2025 10:41 Divers

Chronique Sur la route de Compostelle 5

Chronique Sur la route de Compostelle 5
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Je me demande si on peut faire le camino en triporteur. Je pose la question parce que j’ai toute la misère du monde à marcher sur ma jambe de bois. Encore. J’aurais pensé qu’après trois semaines ça irait ; que j’aurais mes jambes de randonneur, à toute épreuve, prêtes à marcher autour du monde comme Rahan ! Vous vous souvenez de Rahan ? Non ? Divulgâcheur : il revient chez lui à la fin.

Ben non. J’ai mal comme c’est pas possible. Ça m’a tout pris pour me rendre à mon hôtel à Molinaseca del Bierzo. Je me suis même fait dépasser par un vieux avec une canne. « Buen Camino » qu’il me dit. Mange de la marde !

J’ai aussi essayé de me mettre du « tape » de kinésithérapie autour du genou. Parait que ça peut aider pour le mal. Résultat : ça marche pas et je me suis rasé la jambe pour absolument rien.

Faut savoir que la Galice, c’est dans les montagnes pas à peu près. Dure sur les jambes, mais ô combien pittoresque ! Tout ressemble à une carte postale. Les villages à flanc de montagne avec leurs maisons en pierres, les fleurs au balcon et les rues pavées qui datent probablement de l’Antiquité.

Chaque après-midi, les pèlerins envahissent ces villages et s’installent sur une terrasse pour parler de leurs maux (je suis loin d’être tout seul). On se confie, on écoute, on joue au thérapeute chacun notre tour. Mais depuis Léon, j’ai perdu pas mal tout le monde. Ils ont tous été malades de covid et on dû arrêter quelques jours. Même les inséparables Joe et Eddie ont dû se séparer. Sur le chemin, tu marches avec des gens, t’en perds certains, t’en retrouves d’autres. Mais je l’aimais bien, ma gang. Et j’ai pas envie de rencontrer d’autre monde.

Et là, sortie de nulle part, pendant que j’écris ces lignes, arrive le groupe que je croyais ne jamais revoir. Ah, ben ça fait plaisir ! Frasier, le Britannique qui a fait 60 km un jour pour revenir sur ses pas de 20 km juste pour rejoindre une fille. Derik, le globetrotteur de l’Iowa… ou de l’Ohio ? Ou d’Idaho ? Peu importe. Les jumelles hawaïennes, pleines de coups de soleil clairement trop blanches pour le soleil de l’Espagne… celui d’Hawaï aussi tant qu’à ça. Eriks, le letton, qui s’arrête prendre une bière à tous les bars qu’il rencontre, peu importe l’heure de la journée, et qui traine à peu près 50 livres sur le dos, incluant sa caméra, trois énormes objectifs, son laptop et une foutue imprimante.

Je ne l’ai jamais vu prendre une seule photo, et encore moins en imprimer une. Sur une terrasse de O Cebreiro, les montagnes à l’horizon, on s’est retrouvé et j’étais ému.

Je suis content de retrouver la gang. Surtout qu’on arrive à Sarria, et qu’il va y avoir un débarquement massif de nouveau monde.

La ville est à 100 km de Santiago, et beaucoup de pèlerins – les pèlerins-touristes, comme on les appelle – commencent leur périple ici. Ils ont mal nulle part, ils sentent bon, ils sont enthousiastes, ils publient des photos de leurs tortillas sur Instagram, pendant que, nous, ça fait au moins 400 km qu’on est plus capable d’en manger… On les haït. Pendant ce temps-là, nous, on est accroc à l’ibuprofène, en train de remettre toute notre vie en question avec nos sous-vêtements qui sèchent accrochés sur nos sacs à dos.

En effet, ça fait longtemps qu’il n’y a plus aucune gêne sur le chemin. J’ai compris ça la deuxième semaine, quand la dame d’une soixantaine d’années qui marchait quinze pieds devant moi se retourne, me regarde directement dans les yeux, regarde de l’autre côté, me regarde encore et se baisse les culottes et pisse. Oh. Ok. Pourquoi faire dix pas de plus pour te cacher dans un buisson quand tu peux juste mettre ta fierté de côté et pisser directement sur le chemin et tout montrer à un parfait inconnu ?

 

Ce qu’il faut savoir

Le mot le plus payant à connaitre, quand t’es en Espagne c’est « vale ». Traduit littéralement, ça veut dire « ça vaut », mais qui veut dire tellement plus. Tu veux dire oui ? Vale. Tu veux dire merci ? Vale. Tu veux dire « certainement », ça fonctionne : « cool », « excellent », « parfait », « c’est clair », « yes sir », « oui madame », « pas de problème », « un 6/49 avec ça »…. vale. Tu serais fou de t’en passer.

Buen Camino