Cinq heures trente du matin, Saint-Jean-Pied-de-Port, France, aux portes des Pyrénées, aux portes del Camino, le héros s’apprête à franchir 780 km jusqu’à Santiago de Compostella, dans une démarche très personnelle de réflexion, d’introspection, de méditation. Lui et 750 autres pèlerins qui ont eu exactement la même idée.
Sans blague, il y en a une maudite gang qui se cherche un but dans la vie ; parce qu’on se croirait à la ligne de départ pour le marathon de Boston. La pandémie n’a pas été facile pour personne.
Hier, c’était un peu l’enfer, je dois vous avouer. Aucun lit disponible à Saint-Jean-Pied-de-Port et pas une place au restaurant. J’ai réussi à trouver, mais c’était du sport. Moi qui voulais faire mon voyage zen, en pleine conscience. Là, c’est la course au dernier lit qui commence. Un conseil : n’écoute pas ta coloc qui a fait le chemin il y a 20 ans et qui te dit de ne rien réserver.

Les bonnes mures de la Navarre (Courtoisie JA)
Le chemin se fait par étape. La première étant Roncevalles, à 25 km de Saint-Jean-Pied-de-Port en traversant les Pyrénées. Ça commence fort. C’est un bon baromètre de ce que va être ta randonnée. C’est là que tu vois si tu as trop de stock sur le dos, si tu vas faire des ampoules, s’il faudrait que t’arrêtes de fumer. C’est l’étape la plus difficile. Le Camino te casse en partant.
À peine commencé, je rencontre mon premier pèlerin que je salue avec une excellente blague : est-ce qu’on arrive bientôt à Santiago ? M’en viens, papa !
La vieille dame où je logeais hier m’a dit que j’allais peut-être trouver Jésus sur le chemin. Et, comme ça, tout bonnement, au soleil levant sur les valons de la Navarre, il m’est apparu. Regarde la photo… malade. C’était peut-être le manque de sommeil, mais j’ai eu une révélation. Bang. Première journée.
Ce qu’il faut savoir sur le Camino
Les Albergues
Ce sont les auberges qui accueillent les pèlerins. La plupart sont arrangés en dortoirs où les gens s’entassent pour essayer de dormir entre deux ronfleurs, un Italien qui parle au téléphone en plein milieu de la nuit et un Allemand qui règle son réveil à 5 h du matin. Come on, dude. J’ai essayé deux fois, mais, moi, ne pas dormir et marcher 30 km le lendemain, c’est pas ma tasse de thé. J’ai abandonné les dortoirs. C’est bien pour rencontrer des gens, mais, si tu veux leur fracasser la tête le lendemain, tu te feras pas d’amis.

Eddie « hips don’t lie » Alicea, danseur exotique dans les maisons de retraites et Joe « bad knee » Gelly, son gérant. (Courtoisie JA)
Les rencontres
À part les deux Danoises à l’air bête, les gens sont très avides de rencontres sur le Camino. Même si tu pars seul, tu ne seras pas seul longtemps. Tu fais un bout avec un, tu prends un verre avec l’autre. Les gens viennent vers toi, te parlent, te disent beaucoup de choses très personnelles à peine une minute après votre rencontre… avis aux introvertis, ça peut devenir malaisant.
Mes premiers amis du Camino sont deux Américains de Boston. Joe Gelly, prononcé Jelly et non Guelly, comme gentiment expliqué par un Français. Il y a ben juste les Français pour te corriger sur ton propre nom.
L’autre, c’est Eddie, un Portoricain d’origine avec une attitude extrarelax typique d’un gars des Caraïbes. Sa devise : Camino provides (le Camino s’en occupe). Pas d’hôtel ce soir, pas de problème, Camino provides. Pas de déjeuner ? Camino provides. Et il n’a pas tort. Tout finit par arriver.
Les questions standards
Comment t’appelles-tu ? D’où viens-tu ? Pourquoi fais-tu le chemin ? À part Joe et Eddie, je ne retiens jamais le nom de personne. Seulement d’où ils viennent. Apparemment, les gens aiment pas se faire appeler England ou Argentina. Faudrait que je me force un peu.

Cléa, l’âne qui a vraiment l’air à bout de transporter les affaires de son maître. (Courtoisie JA)
Buen Camino
Qui veut dire bon chemin. C’est devenu une salutation pour les gens qui marchent sur le chemin. On l’entend avec tous les accents, le plus intéressant étant l’accent japonais. Ça sonne comme une passe de karaté quand ils le disent. BINN KAMINAAA. Mais j’ai bien l’impression que bien des gens ne savent pas ce que ça veut dire et en abusent. Pas obligé de me le dire quinze fois pas jour à chaque fois qu’on se croise. Ni le dire à la fille locale qui revient de l’épicerie. Je suis pas mal sûr qu’elle ne marchera pas jusqu’à Santiago avec sa commande.
Les vieux
C’est tous des vieux à la retraite qui marchent. Je suis un des rares de ma tranche d’âge. « Where are my midlife crisis peeps? ». Mais j’aime ça être entouré de vieux. J’aime qu’ils soient relax, qu’ils se foutent pas mal de ce que pensent les gens, qu’ils aient tout le temps du monde. En plus, ils me répètent que je suis jeune et j’haïs pas ça. Pour plusieurs, c’est leur quatre, cinq, sixième fois à faire le chemin. C’est beau là, je juge pas. Mais y’a peut-être d’autres endroits à voir au monde. Je pense que les gens manquent la camaraderie du Camino et reviennent périodiquement.
La bouffe
Les pintxos ou tapas sont des bouchées sur du pain, partout et toujours du pain, servies dans les bars pour accompagner ton verre de vin à 2 euros. Ça et des sandwiches au jambon, tu vas en manger à en faire des cauchemars.
Y’a plein de mures sur le chemin et j’avoue que c’est difficile de ne pas s’arrêter quand y’en a de belles grosses. Elles sont vraiment bonnes et te donnent juste un peu de sucre pour te pousser à continuer. Et ce qu’il y a de bien avec les mures, c’est que quand tu marches seul et que tu te ramasses avec un pépin pris dans les dents, t’en débarrasser te fait quelque chose à faire pendant des heures.
Pendant les premiers jours, je traverse la Navarre avec ses paysages couleurs de pailles et ses montagnes vertes. Une chance que c’est beau parce que mes jambes commencent à me faire sentir beaucoup plus vieux que mon âge. Mais je n’abandonne pas. Je ne vous abandonne pas, vous qui lisez ces chroniques par milliers. On se parle la semaine prochaine.
Buen Camino