Parmi les romans marquants de ma vie, qui ont eu une résonance profonde, s’en trouve un auquel je pense souvent ces temps-ci : Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953). Le titre réfère à la température à laquelle s’enflamme et se consume le papier. Et pour cause : on y brule les livres. Et les cervelles aussi. François Truffaut en a fait une adaptation cinématographique fort intéressante, en 1966. En anglais d’Angleterre, étonnamment.
C’est la scène finale de ce film qui m’est apparue lorsque mon ami Felipe à Montréal, un peu psychosé par le sativa et les forces oppressives en opération, m’a lancé : We’ve got to run for the hills Melanie! We’ve got to break down our cell phones and run straight for the hills!!! C’est en forêt sur le bord d’une rivière, qu’ils se réfugient, les dissidents du roman. Les derniers humains de la terre. Ceux qui n’avaient pas d’antenne à leur maison. Ceux qui ont choisi de se sauver, de sortir du système totalitaire où la lecture est interdite et de devenir, plutôt, des livres vivants ; des porteurs des chefs-d’œuvre de la littérature universelle. Sauve qui peut la culture ! Quand même.
Tout comme le fameux 1984 de Georges Orwell (1948), ce roman de science-fiction dystopique fait écho aux visions et aux peurs présentes dans l’imaginaire des intellectuels et créateurs de l’époque. Aux côtés de la menace atomique et de l’expansion du communisme, on assiste, par le biais des médias et des « nouvelles » technologies, à l’émergence d’une culture de masse que certains jugent abrutissante. L’écran remplace le livre. C’est l’âge d’or de la télévision qui s’applique, sous couvert de bonheur et de divertissement, à vendre non seulement des produits, mais aussi, beaucoup plus pernicieux, un président et des partis pris. Les médias comme instruments de propagande et de dictature. La drogue ultime pour engourdir et manipuler les esprits, qui n’ont plus à penser par eux-mêmes, mais simplement à se rallier à l’opinion officielle ; à se conformer à l’idéologie dominante.
Dans cette nouvelle société de contrôle présentée par Bradbury, deux choses essentielles ont disparu : l’amour et l’intelligence. Cette lobotomie psychique et spirituelle est incarnée par Mildred, la femme du protagoniste, Montag, complètement gaga devant son écran géant, avec lequel elle interagit en quasi-permanence. De façon très symbolique, elle tente d’ailleurs de se suicider avec des somnifères. Dans cette histoire, l’État fait la chasse aux livres, ces sorcières de l’intelligence humaine, perçus comme des obstacles au bonheur, mais également à ceux qui lisent et n’écoutent pas la télévision, qui elle, de son côté, écoute ce qui se dit dans les salons…
Je me souviens. Je dois avoir 17 ou 18 ans. Une banlieue de Québec. Un soir de printemps. Je me promène plusieurs heures dans les rues désertes. Il fait si bon et si doux, je me dis : pourquoi diable personne dehors… ? Ils ne savent donc pas ? Tout le monde est-il soudainement paralysé sauf moi ? L’impression de me retrouver dans une nouvelle fantastique, un monde fantôme, après un désastre nucléaire. Pourtant, l’air est frais et embaume les fleurs. Dans les bungalows non plus, pas de mouvement sinon ces lumières de différentes couleurs qui flashent, qui flashent sans cesse, de façon discontinue, saccadée, chaotique. J’entends en sourdine : Big Brother. Je pense en silence : soma….
Les gens ne sont pas morts, enfin, pas tout à fait. Ils sont écrasés dans des fauteuils et des divans, comme sous hypnose, maintenus artificiellement en éveil par ces boites à sons et images qui immobilisent leurs corps et neutralisent leurs esprits. Totalement hors d’état de nuire et de déranger, de réfléchir et de communiquer. Je voyais et j’ai vu aussi. À l’œuvre : les horribles machines à transformer les humains en zombies.
Et maintenant, qu’en est-il de l’abrutissement de l’humanité par les médias de masse ? Dans quel autre genre de roman aimerait-on se réveiller, demain matin ? Je peux affirmer avec certitude ceci : oui, plus que jamais, les écrans font écran à nos vies. Et non, Jésus ne nous sauvera pas, mais le soleil, lui, semblerait bien que oui !
Kronik Épidémik
Kronik Épidémik
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