Moi aussi j’ai été pris en otage! Simplement 30 ans après. Isolé sur les Îles Malouines, comme je les appelle en tant que Français. Seulement 21 jours de détention, un peu plus du quart de l’occupation argentine de 1982 (du 2 avril au 20 juin). Contrairement aux Kelpers (surnom des insulaires) durant ce conflit d’un autre millénaire, j’y étais en paix. Accueillant, l’archipel m’a nourri des ressources qu’il pouvait me fournir en automne (poissons, carottes, viandes). Avenants, les résidents m’ont démontré gentillesse et simplicité. Finalement, j’ai séjourné là-bas en otage d’amour. Amour, alors que mes deux plus beaux fruits murissent sur une lande minée où le drapeau britannique fleurit plus encore que les quelques potagers de la capitale Port Stanley.
C’est pourtant sur des îles entourées de bleu et de blanc que le soleil de l’Atlantique Sud se cache ou illumine selon les vents et les nuages. Et je ne comprends que maintenant que c’est le sang de plusieurs marines (255) plus encore que celui des nombreux marinos (649) qui a peint le cœur des Kelpers en rouge bleu et blanc. La Dame de fer, n’a-t’elle pas fait miroiter l’Union Jack en écrivant aux familles britanniques endeuillées par la destruction du contre-torpilleur HMS Sheffield qu’« aucun de nos marines ou soldats ne sera sacrifié en vain pour les Malouines »?
Voilà, il m’a fallu regarder ce film avec Meryl Streep, pour comprendre comment la guerre galvanise l’esprit patriotique. Il m’a fallu lire également Djamilia, la plus belle histoire d’amour au monde selon Aragon, pour sentir qu’en temps de guerre chaque épi récolté est pour le front. En deux jours de voyage retour, j’ai compris comment des jeunes à la vingtaine peuvent encore dire comme leur mère : « On a de la chance que l’armée soit là! Nous serions Argentins ». Eux, ils sont toujours en otage… alors que leurs familles l’ont été pendant plusieurs semaines. En 2012, dans les moments de privation, de ralentissement d’approvisionnement alimentaire saisonnier à Stanley, j’ai entendu témoigner que l’épicerie de la base militaire était, elle, ravitaillée, mais inaccessible à la population civile.
Touriste
Dans cet endroit paisible, je me suis senti occupé, même trente ans après : je marche sur la plage bordant une épave qui rouille depuis 1913, au moment où, sous une roche, je surprends un objet de plastique vert. Ça y est, je suis en alerte, et pourtant inconscient ou tout juste plus bête que mes pieds, je tâtonne d’un doigt prudent cet objet câblé, semi-enterré où est encore visible un autocollant jaune délavé qui m’inspire « Attention Danger ». Je me ravise, et j’arrête de tâter ce que je crois à cet instant être une mine anti personnelle. C’était seulement la première semaine de mon séjour et j’avais déjà été mis en garde comment les vagues pouvaient ramener des souvenirs de cette occupation armée, ou qu’il ne faut surtout pas outrepasser les clôtures des 117 terrains minés identifiés sur les Malouines. Bien sûr, je prends des photos. Bien sûr, je vais les porter à la brigade policière. Bien sûr, c’est seulement après que je navigue sur les images de la toile (l’accès internet est gratuit entre minuit et 6 heures, pour compenser le prix exorbitant appliqué durant le jour par une compagnie abusant de son monopole) pour confirmer que les mines de modèle italien ou espagnol méthodiquement placées par les forces armées argentines étaient rondes et kaki alors que celles disposées pour arrêter des chars ressemblaient plus à des pneus de tricycle qu’à des Pelican cases des années 80.
Comme vestige de la guerre, ce que j’ai vu c’est qu’il n’y a qu’à la base, entourée de barbelés, que l’on peut se taper une toile, abattre quelques quilles d’un seul coup ou prendre un avion vers le reste du monde. La route qui mène à cet exutoire en est une rarement asphaltée, défoncée par les intempéries et le va-et-vient des Land Rovers, des convois militaires, et ceux du transport des moutons. C’est simple, ce tronçon de 43 kilomètres est le pire que j’ai fait durant une escapade de 700 km en 4×4 jusqu’à la fin de la route sur l’île occidentale.
Le reste ce sont les îles, des presque steppes, quelques fermes, des moutons craintifs dont certains ont encore la queue longue, des gens aimables, dont certains aux dents longues, des colonies de pingouins, d’oiseaux et des mammifères marins. Avec trois milles et quelques habitants, le gouvernement des Îles Malouines a ses propres billets de banque à l’effigie de leur reine et à parité avec la livre sterling. Les Malouines c’est bien, c’est beau, c’est un territoire avec des véhicules qui roulent dans l’autre sens dans un hémisphère où l’eau tourbillonne dans l’autre sens, c’est loin… c’est riche de plus de 500 ans mais c’est lourd de trente ans. La seule chose que je souhaite, en tant que père, est que cette ancienne guerre qu’ils commémorent en ce moment ne mène pas à un autre jour de libération, car sur des photos qui ont saisi l’euphorie de la victoire britannique, j’ai pu lire un écriteau qui m’a glacé le dos : « Retenez vos filles, les frères sont de retour ».