Il a fière allure T-Bo avec ses grosses lunettes noires de soudeur, son bandana de cuir et ses gros gants d’amiante qui tiennent une torche incandescente. Dans quelques minutes il procédera à la première coulée d’argent de son nouvel atelier de joaillerie.
Doucement, il place la torche dans le creuset de fonte où il avait préalablement déposé quelques grammes d’argent. Au bout de quelques minutes, le métal s’est liquéfié et il sort d’un petit four un moule de plâtre chauffé à blanc. Il dépose le moule sur un réceptacle devant le creuset et se tourne vers moi. « Hey le Kodak, regarde bien ça aller. »
Il déclenche le mécanisme et le rotor sur lequel était installé le creuset et le moule se met à tourner comme une toupie amoureuse. Zoum! Le temps de se rendre compte qu’on a mal calibré l’ouverture de sa caméra, on ne voit déjà plus qu’un cercle rouge. Rouge lave. T-Bo sort une longue paire de pinces et saisit le moule qui s’est gorgé d’argent liquide. Il plonge le tube de plâtre dans une chaudière d’eau. Ça fait un bruit d’enfer et ses deux mains qui serrent la pince valsent dans tous les sens. Quand le bruit a cessé, il plonge la main au fond de la chaudière et ressort un bloc d’argent calciné. Comme l’obstétricien victorieux qui tend le nouveau-né à la mère, il déclare : « C’est des aurores boréales! »
Ça fait maintenant 25 ans que François Thibault, alias T-Bo, fait de la sculpture et de la bijouterie aux Territoires du Nord-Ouest. Le mois prochain il ouvrira une nouvelle boutique-atelier au centre-ville de Yellowknife.
Bien des hivers ont passé depuis son arrivée aux Territoires du Nord-Ouest. « Je suis parti de chez nous, j’avais 15 ans, sur le pouce », se souvient-il. Après avoir viraillé en Saskatchewan, en Alberta et au Yukon, il aboutit finalement à Yellowknife. « Je suis resté ici. J’avais trouvé ma place. C’était un petit village de cinq ou sept mille habitants. Il n’y avait qu’un seul feu de circulation en ville. » Les premières années il travaille dans l’exploration minière, mais après un accident de voiture qui lui déchire les os du dos, il doit réorienter sa carrière et se lance dans la sculpture. Il ouvrira son premier magasin en 1985.
À l’époque, il sculptait surtout la pierre et l’ivoire et expérimentait beaucoup. « On avait accès à de la bonne pierre du Nord », explique-t-il en ajoutant qu’aujourd’hui la plupart des artistes dont les œuvres sont exposées dans les galeries d’art du Nord sculptent avec de la pierre à savon… du Brésil.
Il a aussi donné des cours dans les communautés inuites, pour montrer aux artistes traditionnels comment travailler avec des outils modernes. « Je voulais rien savoir de leur montrer comment sculpter, moi. Je faisais de la sculpture; j’étais pas inuit. […] Je ne voulais pas polluer leur interprétation », lance le Franco-ontarien Ce n’est que plusieurs années plus tard qu’il découvre le métal qu’il apprend à manipuler en autodidacte. « J’ai souvent couché sur le plancher de ma shop pour apprendre. Il n’y avait pas d’école. » Et il a souvent brûlé ses gros doigts noueux d’artisan. « J’ai appris assez vite. C’est chaud, là : c’est du métal fondu. Quand tu te brûles avec du métal fondu, ta peau pétille. »
En 2002, De Beers lui commande une pièce pour mettre en valeur les diamants de son nouveau filon nordique. Il confectionne un superbe collier qui, quelques semaines plus tard, se retrouvera à la une du numéro spécial consacré aux diamants canadiens du magazine Gem & Gemology. Pour un joaillier, c’est un peu comme un musicien qui fait la couverture du Rolling Stone. Il était devenu une rock star. Littéralement.
Il raconte, toujours avec humour, l’émoi qu’il a causé à l’ouverture de l’atelier de coupe de diamants Laurelton. Il discutait avec une représentante de Tiffany, le leader mondial des bijoux, et au beau milieu de la conversation sort son exemplaire du Gem & Gemology. « Je lui dis : ‘’t’as vu la pièce sur la couverture?’’. ‘’Oui, c’est slpendide’’, qu’elle répond. Je dis : ‘’Cest moi qui l’a fait’’. Elle m’a pris la main et elle s’est mise à crier ‘’François. François. Oh my God!’’J’ai jamais été aussi embarrassé. »
Comme beaucoup d’artistes du Nord, T-Bo moule beaucoup d’inuksuks, d’aurores boréales et d’ours polaires. Mais il ne se sent pas limité pour autant. « J’en connais en ta… des artistes frustrés. Mais ils ont tous le même bobo : ils veulent tous faire des chefs d’œuvres. Mais, écoutes, tu peux pas toujours faire des chefs d’œuvres. […] Je peux faire quelque chose de bien flyé et de bien le fun, mais ce n’est pas tout le monde qui va voir ce que tu vois. Si tu fais quelque chose de plus général, peut-être que tu vas manger à soir. » Et puis il aime bien ça, les ours polaires. « C’est beau. C’est beau pis ça peut te manger. C’est comme une femme. »