Marron, ça c’est un titre qui se porte fièrement. C’est le nom qu’on donnait aux esclaves noirs qui refusaient la servitude. En 1803, quand les esclaves se sont révoltés à Haïti et qu’ils ont créé la deuxième république d’Amérique, les insurgés se disaient Marrons. Des nègres Marrons.
Certains d’entre eux se sont établis aux États-Unis, terre de liberté où pourtant tous leurs frères noirs vivaient encore enchaînés. Mais la liberté des Marrons est contagieuse et, en Louisiane, ils ont vite entraîné d’autres esclaves à la rébellion et à la fuite. Les fuyards, tapis dans les bayous infestés d’alligators, ont à leur tour été rebaptisés « Maroons ».
C’est le portrait de ces gens libres que dépeint André Gladu dans son documentaire Marron, la piste créole en Amérique, qui sera présenté prochainement au Ciné-club de l’Association franco-culturelle de Yellowknife.
Parti à la recherche des peuples francophones d’Amérique (il est aussi le réalisateur d’un documentaire sur les Acadiens au titre presque identique), Gladu nous raconte une histoire qui va bien au delà de la langue. Et d’ailleurs, comme le titre l’indique, les Marrons ne parlent pas vraiment français; ils parlent créole. Mais pas le créole des Haïtiens. C’est une langue un peu plus proche du français, mais pas exactement notre français, juste assez différente pour qu’on ne regrette pas les sous-titres.
Aux travers de ces gens, on découvre l’histoire de l’esclavage et de la dure conquête de la liberté. Saviez-vous que la seule révolte nègre aux Etats-Unis, avant la guerre de Sécession, avait eu lieu en Louisiane? Ou qu’en vertu d’un vieux bouquin français, Le Code Noir, les esclaves de cet état étaient libérés les dimanches? Sûrement pas, ces choses-là sont toujours tues pour ne pas déranger.
Surtout, on est plongé dans l’univers fascinant de la musique de la Nouvelle-Orléans, la vraie langue des Créoles marrons. Peuple à la fois métissé, marginalisé et souvent opprimé, les Créoles ont instinctivement adopté le rythme pour exprimer la rage de leur différence et leur désir infini de liberté. Ils ont inventé le gospel, le blues, le jazz et par la même occasion le rock and roll et le funk. Ils nous ont laissé des musiciens immenses, des Clifton Chénier et des Sydney Béchet.
Tous les Créoles d’aujourd’hui interrogés dans ce documentaire sont des musiciens, et la trame sonore du film donne le goût de se lever de son siège, pas pour partir, pour danser. Ce sont aussi des fêtards indécrottables. On les voit jammer jusqu’aux petites heures, déguisés en n’importe-quoi, le jour du Mardi gras. Dans leurs chansons et leurs pitreries, on les devine toujours aussi fougueux et épris de liberté que leurs ancêtres.
Ça fait plaisir de voir que les Créoles et leur culture sont encore bien vivants. Mais ce plaisir se transforme vite en tristesse quand on pense que, quelques mois à peine après le tournage de ce film, ces gens qu’on connaît maintenant presque intimement seront lessivés, délogés, moralement brisés et peut-être même tués par l’ouragan qui approche.
Le documentaire Marron, la piste créole en Amérique, produit par l’ONF, sera projeté le 5 avril, à 19h, à la bibliothèque publique de Yellowknife, en version originale française avec sous-titres anglais. L’entrée est gratuite.