Il n’y a pas très longtemps, je suis allée en vacances dans les Rocheuses. Malgré la grande affluence de touristes en ces lieux, la présence des montagnes réussit toujours à m’apporter une certaine sérénité et une paix intérieure recherchée. Surtout quand on réussit à dénicher un petit coin particulièrement tranquille.
J’avais donc réussi à trouver un coin du genre et je savourais le moment lorsqu’un jeune (une vingtaine d’années, je dirais, peut-être un peu moins?) s’assoit sur un autre banc pas très loin de moi. Je continue ma douce retraite lorsque j’entends ce jeune répondre à un autre jeune qui passe pas là dans un anglais plus que douteux. Ce n’est pas un jeune anglais, mais un jeune francophone. Je décide donc de mettre fin à ma méditation pour entamer une courte conversation avec mon voisin. J’apprends donc qu’il s’agit d’un jeune Québécois venu à Banff pour travailler pour l’été, et qui, à la fin de la saison, s’envolera pour le pays qui l’a vu naître et d’où il a été adopté à un très jeune âge, le Guatemala. Venu vivre au Québec depuis l’âge de trois ans, le jeune n’est jamais retourné dans son pays natal. Il est donc envahi par une grande émotion quand il en parle. Émotion qu’il réussit à me transmettre sans mal, d’autant plus que notre conversation me ramène des années en arrière, dans ce magnifique pays qu’est le Guatemala, que j’ai parcouru avec beaucoup de plaisir et non sans aventures. Et l’une de ces aventures est remontée dans mes souvenirs, après le départ du jeune avec ses amis. J’ai eu envie de la partager avec vous.
Il y a bien des années, à une époque où le Guatemala était bien moins fréquenté qu’il ne l’est aujourd’hui, j’avais décidé de passer quelques jours à Panajache, ce magnifique village près du lac Atitlan, entouré d’anciens volcans qui n’attendent que le signal des dieux pour recracher leur venin sur les touristes venus les déranger. Bon assez de poésie pour l’instant. Donc, de retour de Costa Rica, je décide de m’installer quelques jours dans cette magnifique région pour décompresser avant d’entreprendre la dernière étape pour remonter jusqu’au Québec. Le dimanche matin, très tôt, on décide donc de partir pour entamer cette longue étape. Le village dort. Je recule donc ma van Volks (eh oui! je vous en ai déjà parlée de celle-là!) et quelle n’est pas ma surprise de voir un policier me faire des signaux pour m’aider à reculer. Quelle galanterie! Je recule donc de l’entrée, et quand je m’apprête à repartir, quelle n’est pas ma surprise d’entendre un sifflet. Je regarde dans mon rétroviseur et j’aperçois mon galant policier qui me fait signe de venir me stationner devant le commissariat. J’obtempère à ses désirs, sans aucune appréhension : tous mes documents sont en ordre, tout est correct, vérification de routine que je me dis. Mon compagnon de voyage et moi-même descendons donc de la voiture. Il demande les papiers. Les voici. Et là, le chat sort du sac : à cette époque, au Québec, on a deux plaques d’immatriculation : l’une à l’avant, l’autre à l’arrière du véhicule. Dans le voyage, j’en ai perdu une et comme je ne veux pas me retrouver sans plaque, j’ai enlevé l’autre que j’ai posée à l’intérieur, dans le pare-brise avant. Donc, je ne suis pas en règle. J’essais de faire croire au policier qu’au Québec, on n’a qu’une seule plaque. Il est bien prêt à me croire, mais il faut que la plaque soit posée à l’arrière (et il a bien raison, mais bon). Donc, il décide de nous emmener à l’intérieur du commissariat et de nous faire attendre le signor commandante. Entre temps, il a ramassé tous nos papiers : passeports, immatriculation, visas, etc., il a tout dans ses mains. On commence à s’énerver un peu plus. On voit bien que son entêtement est réel, et on a entendu toutes sortes d’histoires d’horreur au cours du voyage : amendes très élevées, détention indue, etc. Je revois ces histoires pendant que mon policier brasse nos papiers devant nos regards incrédules. Je dis doucement à mon compagnon : – Quand je te dirai de partir, tu pars, et vite. Je demande au policier de me montrer les papiers, qu’il tient maintenant derrière son dos. Il hésite, et finalement rapporte les papiers devant lui. Je m’en empare et je dis à mon compagnon : – Cours vite, et je pars à la course derrière lui. On sort du commissariat et on saute dans la van qui est juste devant et hop, on décolle sous le regard éberlué de notre hurluberlu. Pourvu que le seul jeep de policiers du village ne revienne pas sur les entrefaites, qu’on se dit. Et vite, on commence à gravir l’immense côte qui nous permet de quitter ce village. Le policier n’est plus en vue, la jeep ne nous poursuit pas, le coeur bat la chamade. On n’est pourtant pas dans un film. Tous les instants, nos yeux sont fixés au rétroviseur, de peur de voir arriver la seule voiture dont dispose le village. On a du pot, elle n’est pas de ce côté, en ce beau dimanche matin. Après une longue remontée de la montagne (ceux qui sont allée se rappellent la longueur de la côte), on fait quelques kilomètres pour bien sortir des limites du village, j’arrête la van, sors le tournevis et pose ma plaque d’immatriculation à l’arrière (se faire arrêter une fois pour ça, ce sera assez!) et vite, on s’éloigne de ce policier zélé qui a bien failli nous faire rater notre départ paisible de ce beau dimanche matin, à Panajachel.
Et voilà comment, en cette belle journée d’été dans les Rocheuses, la rencontre avec un jeune Québécois-Guatémaltèque a déclenché ces souvenirs dans ma mémoire et que j’ai eu envie de les partager avec vous. Ce sont de beaux souvenirs. J’en ris aujourd’hui. Ça semble invraisemblable. Je vous le jure, c’est arrivé ainsi que je viens de vous le raconter. J’ai peut-être omis une seule chose. Mon pied tremblait sur l’accélérateur quand on a monté la côte. Là, vous savez tout!
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