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le Jeudi 27 avril 2023 11:35 | mis à jour le 20 mars 2025 10:41 Divers

Expressions francophones – partie 19

Expressions francophones – partie 19
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Le débat du conformisme

En 1637, les lecteurs de La Gazette apprennent que l’Académie s’est saisie d’un lourd dossier… En effet, les académiciens sont en colère : Pierre Corneille fait jouer sa tragicomédie Le Cid au théâtre du Marais, à Paris, et l’œuvre baroque remporte un grand succès auprès du peuple alors que la pièce devrait être un scandale, la règle des trois unités – un jour, un lieu, un fait – n’étant pas respectée.

À cette occasion, l’Académie s’érigera en défenderesse du conformisme en ces termes : « Nous ne dirons pas sur la foi du peuple qu’un ouvrage soit bon parce qu’il l’aura contenté, si les doctes aussi n’en sont contents ». Ces académiciens auront en partie satisfaction, car le dramaturge révisera un peu Le Cid avant de le confier à la publication… Et dix ans plus tard, Corneille lui-même sera accueilli au sein de cette communauté de littérateurs influents.

La langue française quitte un peu l’absolutisme de Malherbe, et Vaugelas, qui estime que la création du dictionnaire n’avance pas assez vite, publie alors ses Remarques sur la langue française.

On y apprend que le mot « œuvre » est masculin quand il désigne un livre – « un bel œuvre » – mais féminin quand il qualifie une action « faire une bonne œuvre » ou bien que l’expression « la plupart » – « la plupart des hommes » demande un verbe au pluriel par la suite pour la raison que ce n’est pas la plupart qui partira, mais les hommes qui partiront et enfin, il réhabilite les mots propres aux hommes et aux animaux, qui avaient été condamnés plus tôt.

Avec Vaugelas, on doit respecter un principe de base : c’est l’usage qu’en fait l’ensemble de la population qui justifie l’acceptation d’un mot.

Et l’Académie élèvera finalement ce principe au rang de dogme, qui reste encore valable de nos jours.

Devant un mot nouveau, les académiciens d’aujourd’hui ne se posent qu’une seule question : est-il admis par l’usage ? Si oui, on lui déroule le tapis rouge dans le dictionnaire.

Ou presque… Face aux termes anglophones, l’Académie est plus frileuse. C’est pourquoi « pipe-line » a été remplacé par « oléoduc », « self-service » par « libre-service », « scoop » par « exclusivité », « fake news » par « contrevérités » et « mail » par « courriel »… mais l’usage a la vie dure !

Pourtant, lorsqu’on découvre dans le dictionnaire « dégagisme » (fait de dégager une classe politique en place) ou « flexitarien » (végétarien flexible), d’audacieux néologismes franco-français, il est parfois difficile d’admettre que notre langue serait bien pauvre sans des milliers de mots venus d’ici et d’ailleurs.

Néanmoins, pour tous ceux qui, à cette époque, ne jurent que par l’usage, les évènements vont offrir une ouverture nouvelle sur le parler populaire.

 

Le combat de la dissidence

Le 27 aout 1648, bourgeois, ouvriers et artisans prennent les armes. Le système du pouvoir absolu en place, lié à l’augmentation des impôts, déchaine la colère du peuple. Les Parisiens tiennent le centre de la cité, barricadée par des milliers de tonneaux remplis de terre et de fumier.

Des enfants, armés de frondes, se lancent dans la bataille à leur façon en s’amusant à faire voler en éclats les vitraux des écuries du cardinal Mazarin. Le mot est lancé ! Chacun veut faire la « fronde » à sa façon et on créera les néologismes « fronder » et « frondeur ».

Les évènements de la Fronde se prolongeront pendant près d’une décennie, jusqu’à ce que Louis XIV monte sur le trône.

Une fin d’après-midi, Louis XIV se rend au théâtre pour admirer une troupe de comédiens récemment encensée par son frère. On y joue Nicomède de Corneille et on a ajouté au spectacle Le Docteur amoureux, écrit de la plume du directeur de la compagnie : un certain Molière. Et de cette farce, qui était seulement destinée à offrir un aspect joyeux à la tragédie de Corneille, personne ne songea à conserver le texte !

Qui pouvait croire alors que ce comédien allait devenir le grand auteur du siècle ?

Qui pouvait imaginer que l’on parlerait un jour de « la langue de Molière » ?

Molière qui utilisera tous les langages de l’époque et donc offrira un éventail complet des parlers populaires : celui des provinciaux, celui des Parisiens, celui des latinistes, celui des prétentieux, celui des naïfs. Tous ont eu leur quart d’heure de gloire dans ses comédies.

Habitué des tavernes, Molière rejoint souvent d’autres célèbres plumes du Grand Siècle : Nicolas Boileau, Jean de La Fontaine ou encore Jean Racine.

Et un jour de 1670, ce dernier, attablé avec le surintendant de la musique du roi, Jean-Baptiste Lully, débat de l’harmonie de la prosodie. Lully, quant à lui, vante les mérites de l’opéra italien mentionnant que la langue française et le jeu des comédiens ne sont pas propres pour cela.

Racine, pour qui la langue française sonne comme une musique, est un peu agacé et décide d’emmener Lully à l’hôtel de Bourgogne, voir la scène où mademoiselle de Champmeslé donne corps aux vers de Bérénice, la pièce à succès qu’il a écrite. Lully est conquis par le phrasé presque chanté de la comédienne. Il lui découvre un rythme merveilleux, une harmonie splendide et une musicalité encore inexplorée. Et il créera l’opéra français, dont Cadmus et Hermione sera la première pierre.

Cette année-là, Corneille donne Tite et Bérénice, Molière triomphe avec Le bourgeois gentilhomme et Pascal publie ses Pensées. Par le croisement de ces génies en un même temps et en un même lieu, la langue française, grâce à la richesse de son vocabulaire et l’aboutissement de ses règles, atteint un superbe achèvement dans le classicisme. La langue évoluera encore, se précisera probablement, se transformera certainement, et s’embellira pour briller plus que jamais.

 

Politique de l’autruche

Origine : Italie

Date : Ier siècle

Signification : Ignorer volontairement le danger ou l’échec probable

On entend souvent dire que c’est parce qu’une autruche a peur qu’elle enfouit sa tête dans le sable. C’est une légende lointaine, corroborée par l’écrivain Pline L’Ancien, qui n’est pas utilisée à bon escient.

En réalité, l’autruche n’a aucune raison de se cacher, car, dû à sa vitesse de course (70 km/h environ) et à la force de ses pattes capables de tuer un lion, elle n’a pas vraiment de prédateur.

Si elle a souvent la tête enfouie, c’est simplement parce qu’elle y trouve sa nourriture ou bien nettoie son nid.

 

Triple buse

Origine : France

Date : XVIe siècle

Signification : Très bête

À cette époque, on pouvait entendre la maxime suivante : « D’une buse, on ne saurait faire un épervier » pour indiquer qu’un sot était irrécupérable et qu’on ne risquait pas de pouvoir le transformer en quelqu’un d’important, l’épervier étant alors considéré comme un oiseau très noble.

Il va donc de soi qu’une l’expression « triple buse » est très péjorative. Ce serait lié au fait que, quand il est en vol ou perché sur un poteau, sa tête reste complètement immobile.

Pourtant, c’est un oiseau très habile pour capturer ses proies. Ce sont les anciens fauconniers qui, lorsqu’ils se sont rendu compte qu’il était impossible de dresser la buse comme d’autres rapaces, l’ont considérée comme stupide et lui ont accordé cette réputation injustifiée qui l’accompagne depuis plusieurs siècles.

 

Poisson d’avril

Origine : France Date : XVe siècle

Signification : Plaisanterie faite uniquement le 1er avril 

Il existe deux hypothèses valables.

À l’origine, le mot « poisson » désignait un souteneur, appelé aussi un « maquereau », qui est un poisson dont la meilleure période de pêche se situe au mois d’avril.

Et, puisque le mois d’avril fait partie du printemps, une période propice aux amours illégitimes, le poisson d’avril désignait alors un jeune entremetteur.
Par ailleurs, en 1654, le roi Charles IX décide que le Premier de l’an se fêterait dorénavant le 1er janvier à la place du 1er avril.

Certains contemporains, mécontents de ce qu’ils ont considéré comme une absurdité, continuèrent tout de même à célébrer cette fête le 1er avril en s’offrant des étrennes. Les autres, pour se moquer d’eux, offrirent alors de faux cadeaux qui se transformèrent ensuite en plaisanteries.

La part du lion

Origine : France

Date : XIXe siècle

Signification : La plus grosse part

Attestée en 1832 dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, cette expression signifiait alors « la totalité des parts. »

Et pourtant, cela faisait déjà bien longtemps que le lion, vu comme le roi des animaux, le plus puissant et le plus féroce, est considéré comme étant en droit de s’attribuer la plus grosse part d’un festin lors d’un partage.

Sans remonter jusqu’à l’aube de l’humanité, il suffit de s’arrêter chez Jean de la Fontaine et sa fable « La génisse, la chèvre, et la brebis, en société avec le lion » dans lequel ces quatre animaux, après avoir décidé de se partager à égalité « le gain et le dommage », capturent un cerf que le lion partage en quatre parts. Et, juste après avoir pris la première part, il s’exprime ainsi :

« Elle doit être à moi, dit-il ; et la raison, C’est que je m’appelle Lion : À cela l’on n’a rien à dire. La seconde, par droit, me doit échoir encor : Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort. Comme le plus vaillant, je prétends la troisième. Si quelqu’une de vous touche à la quatrième, Je l’étranglerai tout d’abord. »

 

La langue française est étonnante, n’est-ce pas ?
Retrouvez-moi la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles expressions.