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le Jeudi 30 mars 2023 12:07 | mis à jour le 20 mars 2025 10:41 Divers

Expressions francophones – partie 14

Expressions francophones – partie 14
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Quand le français s’en va-t’en guerre

On chante en France mais en Angleterre, on se lamente… Pour les nobles, le français version normande demeure le seul parler distingué sur les bords de la Tamise mais on se désole de n’articuler qu’un faus franceis d’Engleterre.

Pour que tous les Anglais puissent se comprendre dans un français commun et acceptable, une ordonnance du parlement de Londres recommande en 1337 à tout seigneur, baron, chevalier et honnête homme de faire apprendre la langue française à ses enfants. Cette belle intention ne sera pas particulièrement suivie puisque, vingt-cinq ans plus tard, le roi Édouard III suggèrera l’emploi de l’anglais dans les procédures judiciaires, car, selon lui, la langue française est trop desconue du public.

Un texte en langue française donc qui cherche à imposer la langue anglaise, quelle étonnante contradiction ! Sa proposition ne sera pas populaire et rien ne changera pendant près de quatre siècles encore. Ce n’est qu’en 1731 que The Proceedings in Courts of Justice Act rendra obligatoire l’usage de l’anglais dans les tribunaux d’Angleterre et d’Écosse.

Si les Anglais du XIVe siècle tiennent tant à conserver la langue héritée des Normands, ce n’est pas seulement par respect de la tradition, c’est aussi parce qu’ils ont des prétentions sur le royaume de France. Et puisqu’ils rêvent de fonder un seul grand pays sur les deux rives de la Manche, ils se montrent plutôt enclins à favoriser une certaine unité linguistique… car la conquête de la France par l’Angleterre a commencé. Les deux royaumes sont entrés dans la guerre de Cent Ans.

 

L’interminable conflit

La chute de la dynastie des Capétiens semble orchestrée. Le roi de France Philippe le Bel est mort d’un accident de chasse. Son fils ainé, Louis X le Hutin, monte alors sur le trône et, un an et demi plus tard, il meurt à son tour après avoir bu un verre de vin. Son héritier, Jean le Posthume, encore nourrisson, s’éteint aussi, dans son berceau. Finalement, son successeur, Philippe V le Long, règne durant cinq années mais périt d’une dysenterie. C’est donc le dernier fils de Philippe le Bel, Charles IV, qui accède alors au trône et meurt en 1328, sans héritier masculin. Après la disparition de ce dernier, on se trouve face à un problème de succession. En effet, Isabelle, la fille de Philippe le Bel, réclame la couronne pour son fils de seize ans mais c’est impensable pour deux raisons : C’est une femme et, étant la veuve du roi Édouard II, elle est reine d’Angleterre ! De plus, elle ne parle pas parfaitement le français d’Île-de-France.

On lui préfère donc le neveu de Philippe le Bel, Philippe de Valois, qui pratique la langue des Parisiens et l’imposera à sa chancellerie au détriment du latin.

La France perd. Elle abandonne de nombreuses régions, et le sentiment national nourrit une haine féroce contre les Anglais.

Le remaniement de la langue

En Angleterre, le français perd de son aura. Et en France, il est encore sous la tutelle du latin. Il lui manque quelque chose pour égaler le latin comme langue officielle : une grammaire ! Pourtant, l’orthographe commence à se fixer, sous l’égide des lettrés qui exigent de conserver des graphies conformes à l’étymologie latine – lesquelles avaient disparu en vieux français – mais, pour l’expression de la science, la philosophie, le droit ou la religion, le latin se révèle toujours plus précis et plus concis que le vieux français.

Finalement, puisque personne ne veut voir mourir le français ni disparaitre le latin, on va remanier le français dans un inattendu mouvement de relatinisation. De manière générale, on s’efforce de toujours choisir le mot le plus proche du latin classique. Ainsi armée remplace ost, pour s’approcher d’arma, colère succède à ire, pour se rappeler cholera et liberté se substitue à franchise pour se souvenir de liber. Les termes contrat (contractus), convention (conventio) ou habitude (habitum) apparaissent et sont choyés pour leur proximité avec le latin.

Ce raz de marée latiniste fait naitre une bizarrerie lexicale : les doublets. Il s’agit de deux mots français qui ont la même origine étymologique, mais dont l’un a suivi l’évolution phonétique du latin parlé et l’autre a été directement emprunté au latin classique. Par exemple, raide et rigide viennent tous deux du latin rigidus mais le premier a subi l’évolution du vieux français alors que le second est resté dans son jus latin. C’est aussi le cas pour écouter et ausculter, qui découlent d’ausculture ou mûr et mature, de maturus, ainsi que pour volaille et volatile, de volatilis. Il existe également des doublets qui ont évolué très différemment et ne sont pas synonymes : bref et brevet, de brevis car le brevet est une courte présentation d’une invention ; étroit et strict, de strictus qui signifie serré ou bien métier et ministère de ministerium qui veut dire service. Et tout ceci témoigne de la folie latiniste du XIVe siècle, qui durera jusqu’à la Renaissance, au XVIe siècle.

Selon bon nombre d’écrivains, toutes les langues et tous les dialectes issus de la racine première qu’est le latin étaient incapables de se hisser au niveau de la mère romaine et de se plier aux exigences de la littérature et de la réflexion. Le latin était donc vécu comme une langue figée sur laquelle on pouvait s’appuyer sans risque puisqu’elle n’évoluerait plus. Et c’est pourtant ce qui la perdra.

 

Motus et bouche cousue

Origine : France

Date : XVe siècle

Signification : pas un mot !  

« Motus », apparu en 1560, n’est pas du véritable latin, mais une simple transformation plaisante de « mot » par rapprochement avec « mutus » qui veut dire « muet ». Et comme son nom l’indique, il serait bien difficile de prononcer le moindre mot si nous avions la bouche fermée par du fil à coudre.

 

Parler ex professo

Origine : France

Date : XVIe siècle

Signification : parler en tant que personne compétente qui connait parfaitement son sujet

À l’origine, cette locution latine avait le sens de « ouvertement ». Mais le « ex » devant est trompeur. Il n’a pas le sens de « ex » qu’on trouve dans ex-conjoint par exemple et qui signifie « précédent ». Ici, « ex » avait le sens de « selon » et « professo » était issu de « profiteri » qui voulait dire « exposer doctoralement ». Si l’expression a la signification qu’on lui connait aujourd’hui, c’est probablement suite à l’influence de la similitude apparente entre « professo » et « professeur ».

 

Parler de corde dans la maison d’un pendu

Origine : France

Date : XVIIe siècle

Signification : faire des reproches ou évoquer des sujets réveillant de douloureux souvenirs  

On trouve cette expression pour la première fois en 1623 dans la version française de Don Quichotte de Cervantès et elle n’apparait dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1694.

Ses origines puisent dans le bon sens de chacun. Normalement, il ne viendrait à l’idée de personne de parler d’enterrement devant une personne endeuillée, d’évoquer la construction de sa maison devant un voisin qui a vu la sienne emporter par les flammes ou encore de proposer de manger du lapin à un enfant qui vient de perdre le sien…

 

Parler à la cantonade

Origine : France

Date : XVe siècle

Signification : parler sans s’adresser à quelqu’un en particulier

À cette époque, le mot « cantonade », emprunté au provençal « cantonada », désignait un angle de maison. Deux siècles plus tard, il sera surtout entendu dans le monde du théâtre où il désignera les côtés de la scène où sont assis les spectateurs privilégiés. Ces emplacements finiront par devenir les coulisses.

Quant à la locution « à la cantonade », elle apparait seulement au milieu du XVIIIe siècle. Elle s’emploie alors pour un jeu scénique lorsque l’acteur fait semblant de s’adresser à quelqu’un d’invisible, placé probablement dans lesdites coulisses.

 

La langue française est étonnante, n’est-ce pas ?
Retrouvez-moi la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles expressions.