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le Jeudi 26 janvier 2023 15:16 | mis à jour le 20 mars 2025 10:41 Divers

Chronique Expressions francophones – partie 5

Chronique Expressions francophones – partie 5
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Amélie Legeay

À la virgule près

Afin de poursuivre l’enquête sur les traces de la langue française, il faut, un instant, quitter la France, traverser les Pyrénées et nous diriger vers Hispalis, connue aujourd’hui sous le nom de Séville.

Au VIIe siècle, cette cité, alors visigothe, se trouve sous l’autorité morale de l’évêque Isidore. Ce dernier chérit le désir de faire de sa ville un lieu où réunir l’ensemble des connaissances du monde en constituant une immense bibliothèque où seront déposées les œuvres des plus importants écrivains chrétiens tels que Tertullien, Origène, Saint-Augustin ou encore le pape Grégoire. Et quand Isidore ne trouve pas un ouvrage, il l’écrit lui-même. Il rédige notamment les Étymologies, vingt livres dans lesquels il partage l’héritage latin des mots, issu de ses recherches parfois farfelues. Selon lui, le latin mare, la mer, viendrait du terme amarum, amer, à cause de « l’amertume des eaux » ou bien le latin genu, genou, viendrait du terme genia, joue, car, dans le ventre de la mère, les genoux du fœtus touchent ses joues.

En revanche, il fait un travail remarquable sur la ponctuation, qui aidera, sans nul doute, à transmettre les écrits.

Trois siècles avant, le grammairien Donat utilisait un système simple à trois niveaux, marqué par des points tracés de manière plus ou moins élevée sur la ligne : le point haut, dit point parfait, équivalait à notre point actuel et indiquait une pause forte ; un point un peu en dessous désignait une pause moyenne et tenait le rôle de notre point-virgule ; le point le plus bas indiquait une pause légère, comme notre virgule.

Malheureusement, les moines copistes de l’époque, en retranscrivant les textes, n’appliquaient pas ces règles. En effet, ils devaient s’efforcer d’économiser le parchemin précieux et cher, fait de peau de mouton longuement traitée. Ils écrivaient donc le plus de mots possible en serrant leur écriture, à tel point que non seulement ils supprimaient la ponctuation, mais renonçaient aussi à laisser un espace entre les mots.

Ils auraient déjà utilisé l’@robase, qui résumait deux lettres en une seule : un d enroulé autour d’un a qui signifiait « à » ou « vers » et dont le sens actuel est toujours identique !

L’Histoire raconte qu’un roi décida, au dernier instant, de gracier un condamné. Il envoya un message au bourreau : « Pendez pas gracié. » Et le détenu fut exécuté. « Pendez pas, gracié » avait voulu dire le roi. « Pendez, pas gracié », avait lu le bourreau. Et c’est ainsi que, quelques siècles plus tard, le général britannique Thomas Fairfax ordonna, un peu malgré lui, la décapitation du roi Charles Ier.

 

Une langue nouvelle

La France est toujours divisée. Plusieurs royaumes, et plusieurs langues. Le latin s’appauvrit tellement que l’érudition disparait. Le souvenir des écrivains, des poètes, des philosophes et des prosateurs s’estompe, vaincu par un monde qui se transforme.

En 660, Mummolin est désigné comme évêque de Noyon, en Picardie, pour succéder à Saint-Éloi qui vient de mourir, essentiellement parce qu’il parle à la fois le teuton – une forme d’allemand – et une langue qui commence à se répandre, sans être officiellement reconnue : le roman. Issue du latin, enrichie de termes francs et gaulois, on sent déjà sous cette langue percer le français à venir. Par exemple, pour « robe », vestis laisse la place à roba et pour « soigner », curare laisse la place à soniare. Chaque langue d’origine latine évoluera différemment sur cette base commune. L’italien restera proche du latin tandis que le français s’autorisera de nombreux emprunts à d’autres sources comme le francique, et ce même si elles sont des filles du roman.

Cela les distingue notamment de l’espagnol, du portugais et du roumain, qui ont recueilli un vocabulaire latin plus classique.

En espagnol, on dit dia, issu du haut latin dies, le jour, mais dans le français issu du roman, le mot jour est une déformation du bas latin diurnum, un terme du langage militaire qui désignait la ration journalière du légionnaire.

Le roman ne nous a pas seulement donné du vocabulaire, il a aussi déterminé de manière définitive la place des mots dans la phrase, en particulier le positionnement du verbe. Il n’est plus repoussé à la fin de la phrase, comme en latin.

Les rois mérovingiens se succèdent encore sur le trône : Childéric II, Clovis III, Dagobert II, Thierry III, Clovis IV et laissent la place à Pépin et ses descendants qui décideront de fixer leur capitale à Cologne et à Trèves, en Allemagne, avant de revenir à Metz. Un nomadisme qui ne se révèle pas favorable à l’unité linguistique.

Et c’est ainsi que le siècle s’achève, comme il avait commencé, laissant la France dans la confusion des langues.

 

Jeter l’argent par les fenêtres

Origine : France • Date : XVIIe siècle

Signification : être extrêmement dépensier

Au Moyen-Âge, en l’absence de tout-à-l’égout, les fenêtres voyaient passer toutes sortes de choses. Il ne faisait vraiment pas bon de passer dessous à cette époque-là, car on pouvait se faire recouvrir de liquides et d’immondices souillés en tout genre. On y jetait aussi parfois des pièces de monnaie pour récompenser le troubadour de passage. L’image est très simple : celui qui jetait son argent par les fenêtres de son logement gaspillait stupidement sa fortune. On disait d’ailleurs « un homme ne jette point son bien par les fenêtres. »

Connaissez-vous l’origine de « piastre », mot encore utilisé au Québec de nos jours ?

Il vient de l’italien plastra issu du latin emplastrum qui veut dire « plaque de métal ».

C’était initialement la monnaie de la République de Venise au XVIe siècle, mais elle a été diffusée dans les comptoirs commerciaux que des pays européens, dont la France, possédaient (allant même jusqu’en Indochine) et elle est encore utilisée aujourd’hui puisque la livre en Égypte, au Liban et en Syrie ainsi que le dinar au Soudan sont des monnaies toutes divisibles en piastres.

L’argent n’a pas d’odeur

Origine : France • Date : Ier siècle

Signification : peu importe son origine, l’argent conserve sa valeur

Les caisses de l’Empire romain étant vides, son contenu ayant été dilapidé par Néron, Vespasien, qui régna sur Rome de 69 à 79 après Jésus-Christ, institua bon nombre de taxes diverses afin de renflouer le trésor public de l’État.

L’une d’entre elles marqua plus particulièrement les esprits, celle sur les urines destinées à être collectées pour servir aux teinturiers (elles permettaient de dégraisser les peaux des animaux avant de fabriquer des vêtements). Cette taxe sur les urines était payable tous les quatre ans par tous les chefs de famille, en fonction du nombre de personnes (et d’animaux) vivant sous leur toit. Bien entendu, le peuple s’est moqué de cette taxe et Titus, le fils de Vespasien, lui a fait la remarque. L’empereur lui a alors mis une pièce de monnaie sous le nez et lui a dit : « ça ne sent rien » sous-entendant ainsi que peu importait la provenance de l’argent tant qu’il remplissait les caisses.

Né avec une cuillère en argent dans la bouche

Origine : France • Date : XVIIIe siècle

Signification : être né dans une famille riche

Cette expression est une traduction littérale de la version anglaise « born with a silver spoon in his mouth » dont la première attestation en Angleterre se trouverait dans une traduction de Don Quichotte de Cervantès parue en 1712.

Si les cuillères ont d’abord été en bois, elles ont ensuite été principalement fabriquées en étain. Mais, dans les familles riches, il était de tradition que le parrain offre à son filleul une cuillère en argent au moment de son baptême, le métal étant bien sûr plus noble et cher que l’étain.

Cet objet était donc un symbole prouvant à la fois que l’enfant était né dans une famille très aisée et qu’il n’aurait donc probablement pas de soucis financiers dans le futur.

La langue française est étonnante, n’est-ce pas ?
Retrouvez-moi la semaine prochaine pour découvrir de nouvelles expressions.