le Mercredi 11 février 2026
le Jeudi 24 novembre 2022 14:58 | mis à jour le 20 mars 2025 10:41 Divers

Chronique Dans le rétroviseur – Sur la route de Compostelle 6 : suite et fin

Chronique Dans le rétroviseur – Sur la route de Compostelle 6 : suite et fin
00:00 00:00

José Audet

Aujourd’hui, dans les sept jours, José Audet se dévoile : tout sur sa crise de la quarantaine, les dessous du Camino… le dur retour à Yellowknife. Pis là, il y aurait une photo de moi assis dans une maison de campagne, décor automnal, avec une tasse dans les mains, l’air meilleur que tout le monde, écrit « j’en suis revenu transformé ».

Faut être un peu fêlé pour écrire sa vie dans le journal quand même. J’en parlerai à mon psy.

Parlant de psy. On sent que les gens en ont gros sur le cœur ces derniers 100 km. Peut-être l’émotion d’arriver à destination, d’en finir, l’incertitude face à la suite des choses pour ceux et celles qui ont abandonné leur travail, le retour à la réalité pour les autres.

J’ai vu bien des gens pleurer et se prendre dans leurs bras quand on a passé la Croix de fer. Site emblématique du Camino, plusieurs y déposent des pierres pour rendre hommage à un proche ou juste pour laisser un peu d’eux-mêmes sur le chemin. Kate y dépose trois cailloux, quelle traine depuis l’ile de Galiano, et je me sens nul de n’avoir rien de symbolique à faire ici. Maudit que je suis pas deep ! J’aurais pu apporter quelque chose de Yellowknife. Un petit bout du Bouclier canadien ou un peu d’arsenic de Giant mine.

Mais non je suis pas tant dans l’émotion ce qui est assez inhabituel pour moi qui braille en regardant une pub de char d’habitude. Si bien que je marche comme si de rien n’était en sifflotant du Vampire Weekend et du vieux Smashing Pumpkins, Today is the greatest day I’ve ever known. Et j’arrive à Santiago comme si j’arrivais à Longueuil, dans l’indifférence la plus totale pendant que tout le monde pleure autour de moi. Sans blague, si tu veux voir c’est quoi, une masculinité saine qui braille, assumée : rendez-vous à la Cathédrale de Santiago de Compostelle. Oui, je suis content, mais surtout soulagé d’être arrivé pis d’arrêter de marcher sur ma jambe que je rêve de remplacer par une prothèse.

On s’est loué un appartement en plein cœur de Santiago avec la gang d’Eriks le Letton et des jumelles hawaïennes. Après 40 km de marche à ma dernière journée, quelques sushis, trois-quatre verres de vin, 400 mg d’ibuprofène et un antidouleur semi-légal, je ne bouge plus. Les autres décident de sortir, mais, moi, ma journée est faite. Et bien fait pour moi et ma sagesse infinie, parce que les cinglés ont fait la tournée des bars buvant des shooteurs dans chacun d’entre eux, si bien que Floris s’est réveillé le lendemain à l’hôpital, une poche de soluté branchée dans le bras et une couche pour adulte sous les fesses.

C’est pas drôle. Mais c’est drôle en maudit ! Pauvre gars. C’était sa dernière soirée avec nous. Tu parles d’une mauvaise dernière impression.

J’ai décidé de passer trois nuits ici. Je veux attendre Joe et Eddie, qui sont deux jours derrière. J’ai commencé le chemin avec eux, je veux terminer avec eux. En attendant, on flâne en ville, on visite, on mange de la pieuvre pour la douzième fois en douze jours et on distribue la bière qui reste aux gens qui arrivent. Et non je suis pas allé à la messe des pèlerins. Je ne fais pas confiance aux gars qui tiennent l’encensoir monstrueux. C’est une question de temps avant qu’ils n’écrabouillent un pèlerin. Je te le dis, moi.

Finalement, Joe et Eddie arrivent, la larme à l’œil, mais en pleine forme. J’étais un peu inquiet de leur santé avec Joe qui marchait sur un genou récalcitrant et Eddie, qui mangeait encore la mayonnaise qu’il traine dans son sac depuis deux semaines. J’ai dit que les sandwiches sont secs ici ? On les accueille avec le champagne et on se rappelle les bons moments.

Et là arrive le moment que je redoutais parce que… maudit que je suis pas bon pour dire adieu ! J’ai toujours envie de laisser sur une bonne note et faire des promesses en l’air : « J’irai te voir en Lettonie ». Ben non, j’irai pas te voir en Lettonie. C’est où la Lettonie anyway ? Je préfère dire au revoir, à bientôt, hasta luego. C’est plus facile.

Je n’ai évidemment pas répondu à toutes mes grandes questions, mais j’ai quand même poussé la réflexion. J’ai d’ailleurs l’intention de partager tout ça dans ces quelques livres que je publierai prochainement : « Comment ruiner une relation en une étape facile » ; « Le problème, c’est pas toi, mais un peu quand même » ; mon livre de recettes « Steak blé dinde patate. Ah si la vie était aussi simple qu’un pâté chinois » ; ainsi que mon livre de croissance personnelle « Grandir à l’intérieur, que peut-on apprendre de son plant d’aloès ».

Mais fais-le. Vas-y marcher trop longtemps, trop loin. Vivre une vie simple pour une fois. Et pas obligé de faire le Camino, fais l’Italie en vélo, l’Écosse en rando, la Mongolie en roue latérale. Fais ce que tu veux… mais fais-le assez longtemps pour que ça te rentre dedans, que ça te casse un peu, pis que tu remettes les pièces ensemble. Qui sait, peut-être qu’il y a une pièce ou deux que tu remettras pas à la même place…

Car comme disait tonton David : « Chacun sa route, chacun son chemin, chacun son rêve, chacun son destin, passe le message à ton voisin ». Non ? Personne ? OK.

À ma prochaine crise existentielle.

Merci d’avoir lu.