Si la première semaine te casse physiquement, la deuxième te casse mentalement.
Ça m’a pris six jours à traverser la Meseta. Six jours à marcher seul. Six jours de moi avec moi. Six jours à me poser des questions et tenter d’y répondre moi-même. Clairement, je suis au bord de la schizophrénie.
Pourquoi je fais ça ? Pourquoi je me lève tous les jours avant que le soleil ne se lève ? Pourquoi je marche si loin jour après jour ? Est-ce que, vraiment, je vais répondre à une seule de mes multiples questions existentielles ?
J’ai l’impression que je vais arriver au bout et qu’un sphinx va me demander quel est le but de mon existence et, comme je ne serai pas capable de répondre, va me renvoyer au début du parcours. « T’as rien compris, mon gars. Recommence. »
Je serais pas mieux sur une plage de Cuba à m’enfiler des pina coladas et fuir mes problèmes comme les gens normaux ? Non. Ça a l’air que j’ai choisi de me confronter, de pousser mon corps à bout, de mettre un pied devant l’autre 45 000 fois par jour et de plonger dans mon for intérieur. Tu parles d’une décision de marde !
D’habitude, j’évite d’écouter de la musique ou des balados en marchant – pour mieux méditer – mais, là, j’en peux plus de me parler à moi-même.
Alors j’écoute les chroniques de la Frousse autour du monde de Bruno Blanchet. Il parle de son voyage en Mongolie dans le désert de Gobi et je me sens exactement là. Y’a rien ici. Un champ de blé à gauche, un champ de tournesol à droite, devant moi un sentier on ne peut plus droit qui se perd dans l’infini. Paysages beiges sur beige sur un fond encore plus beige. Sacrament, on se croirait en Saskatchewan.
Et c’est là, dans le désert de ma morosité que je rencontre Kate… une fille de la Saskatchewan. Ah ben ! Comme quoi toute est dans toute.
Kate une Canadienne qui vit maintenant sur une ile au large de Vancouver et qui fait le Camino pour la deuxième fois. Elle a largué ses amis il y a deux jours et marche seule. Ça tombe bien, parce que j’ai vraiment besoin de parler à quelqu’un. Je me tape sur les nerfs. On parle de tout et de rien, on déconne et, évidemment, elle me trouve hilarant. Mais détail intéressant : Kate vit avec un trouble neurologique qui fait qu’une émotion forte ou la surprise, genre une bonne blague, lui fait perdre la maitrise de ses muscles. Si bien que quand je lui en sors une bonne, elle ne rit pas, elle devient toute molle et s’effondre. Wow. Jamais vu ça. Réaction instantanée et violente. J’adore ça.
Et, moi, loin d’être empathique ou d’avoir la moindre volonté de l’épargner, j’y vais pour le KO à chaque fois. Le jab : Mon chandail trempé ? C’est pas de la sueur, c’est que j’allaite en ce moment. La tête lui tombe. L’uppercut : depuis que j’ai des man-boobs, j’allaite des enfants à temps partiel. Elle tombe à genou. Pour le KO : va d’ailleurs falloir que je me pompe ce soir. Raide morte sur la place publique pendant que j’explique aux gens qu’il ne faut pas s’inquiéter qu’elle est juste alcoolique sévère.
Bon, y’a une fois où elle s’est frappée la tête sur le pavé assez solide, alors maintenant je la retiens un peu. Faudrait pas que je perde le meilleur public que j’ai jamais eu.

Pèlerin exténué qui se demande ce qu’il fait là (Courtoisie JA)
La routine
La nouveauté s’estompe après deux semaines et la routine s’installe. Marcher le Camino c’est pas exactement des vacances. C’est peut-être pour ça que je me sens un peu off ces temps-ci. Je me sens comme à la job.
6 h 30 : Levé du corps, empaquetage du sac à dos avec le kit de pluie sur le dessus prêt à l’emploi, recherche d’un café ouvert pour un « café con leche » et un « cortado ».
« Tu veux les deux ? ». Heille obstine moi pas à matin, toi.
Premier cachet d’ibuprofène. Début de la journée de marche avant que le soleil se lève.
9 h : Recherche d’un déjeuner qui n’est pas un sandwich sec avec un peu de jambon (je trouve parfois un deux œufs bacon et ça, ça me remplit de joie). Marche, marche pis marche encore. J’essaye de faire entre 25 et 30 km par jour.
12 h : Arrêt pour diner et un autre cachet d’ibuprofène.
Entre 2 h et 4 h : Arrivée à destination. Bière et tapas en se disant qu’on serait mieux de s’hydrater et de s’étirer à la place. Tentative de joindre l’auberge pendant leur sieste pour s’enregistrer.
4 h : Arrivée à l’auberge. Douche. Rotation des sous-vêtements et de chaussettes ; ce qui ne veut pas dire de mettre ses bobettes à l’envers. Ça veut dire qu’on lave le kit bleu pour mettre le kit rouge et on range le kit noir pour demain. Recherche de chambres et planification des prochaines étapes.
8 h : Souper du pèlerin où tu essayes désespérément de trouver des fibres dans le menu. Tentative de te faire comprendre par les trois Italiens assis avec toi à la table. « J’habite dans le Nord. Il fait -40 là-bas. Comment on dit aurores boréales en italien ? ».
9 h 30 : Étirements et dernier cachet d’ibuprofène avant le dodo, histoire que la nuit se passe bien. Et le lendemain tu recommences.
Demain, j’arrive à Leon ; ce qui veut dire que j’aurai fait un peu plus de la moitié du trajet et que la Meseta se termine. J’avoue que c’était une étape un peu difficile mentalement, mais probablement nécessaire pour un gars qui se cherche. Parce que c’est ça l’objectif en fin de compte, aller se perdre pour mieux se retrouver.
Buen Camino