Okpik : Little Village in the Arctic raconte l’histoire d’un homme qui est allé vivre dans le bois, à 16 km au nord d’Inuvik, pour construire une petite communauté et une ferme. Le film est disponible en vidéos sur demande sur CBC Gem, incluant également une version en inuvialuktun.
Chasseur et voyagiste à Inuvik, Kylik Kisoun Taylor a vu sa vie bouleversée en mars 2020. Aujourd’hui le mois de mars est lourd de souvenirs, alors que la crise sanitaire de COVID-19 a sévi et que le monde s’est enfermé.
Les touristes du monde entier ont cessé de voyager. En moins de 48 heures, Kylik a vu tout son travail s’effondrer. Il s’est trouvé face à un dilemme : soit trouver un nouvel emploi pour pouvoir continuer à habiter à Inuvik, soit prendre sa famille avec lui et partir vivre dans le bois. Il a choisi la deuxième option. Kylik a donc décidé de commencer à construire une communauté et une ferme déconnectées du reste du monde, à 16 km au nord d’Inuvik, le long du fleuve Mackenzie.
Ce déménagement n’est cependant pas passé inaperçu pour Tiffany Ayalik et Caroline Cox, deux artistes de Yellowknife. « Nous pensions que c’était une expérience et un voyage fascinants qu’il était sur le point d’entreprendre », déclare la réalisatrice Tiffany Ayalik. Elles ont décidé d’en faire un film documentaire : Okpik : Little Village in the Arctic est maintenant accessible sur le service de vidéo sur demande CBC Gem, et sera bientôt projeté dans plusieurs festivals internationaux de cinéma.
Le temps de 44 minutes, on peut suivre Kylik, sa fille Indigo et son équipe, dans son projet hors réseau. Le film capture tout ce processus de construction et nous montre les rencontres avec les anciens. « Nous dépensons environ 5 $ par jour pour vivre ici et nous n’avons pas de taxe foncière ni de facture d’eau. Il suffit de transporter l’eau. Nous n’avons pas non plus de facture de chauffage. Il suffit de couper le bois », explique le père de famille dans les premières minutes du documentaire. « J’aime couper du bois. Je n’aimerais pas travailler de 9 à 5 pour gagner de l’argent pour payer le chauffage. Mais j’aime bien récupérer le bois pour me réchauffer, vous comprenez. C’est puissant, s’exclame-t-il. J’adore ça. »

Kylik a relancé la technique perdue consistant à construire une cabane avec un toit de tourbe. (Courtoisie Caroline Cox)
Aidé de matériaux locaux et des connaissances traditionnelles, Kylik a restauré, par exemple, la technique perdue consistant à construire une cabane traditionnelle en rondins avec un toit de tourbe. « Nous avons retiré toute la tourbe de la toundra à l’automne. La raison pour laquelle je veux faire un toit en terre est qu’une fois qu’il est installé, il dure pour toujours », explique-t-il.
Kylik, qui est Gwich’in, souligne que le principe du projet a toujours été d’essayer de tout construire avec ce qui est disponible dans la région. Il précise que « ça peut demander un peu plus de travail, mais [que] ça va durer beaucoup plus longtemps et [que] c’est culturellement plus pertinent ».
Le film est imprégné par le sens constant de la revitalisation culturelle et linguistique. La mise en vedette de l’inuvialuktun dans plusieurs scènes du documentaire est l’un de ses aspects les plus marquants. « En tant qu’artiste et cinéaste, explique Tiffany Ayalik, c’est toujours très important pour moi d’envisager mes projets, non pas simplement comme une histoire à raconter, mais aussi en me demandant comment puis-je, à travers le projet, créer une plateforme et un mécanisme de revitalisation culturelle. »
Le documentaire bénéficie également d’une version en inuvialuktun. « C’est vraiment important de créer la deuxième version pour une langue très menacée », estime la réalisatrice, avant d’ajouter que « c’est en quelque sorte notre lettre d’amour au Delta, pour laisser quelque chose à la communauté. C’est une ressource forte et stimulante pour les gens de regarder quelque chose sur eux-mêmes dans leur propre langue ».
La productrice du film, Caroline Cox, a vécu sous une tente pendant plusieurs semaines pour se consacrer au processus de création. Elle souligne elle aussi l’importance de l’inuvialuktun dans le film. « C’était un processus très intéressant de pouvoir embaucher les ainés pour qu’ils parlent leur langue, puis de passer le relai aux autres personnes qui ont fait la voix hors champ. On a l’impression qu’on pourrait presque faire un autre documentaire sur ce qui se passait dans les coulisses avec le côté langues. C’était très puissant. »

Okpik : Little Village in the Arctic est maintenant accessible sur le service de vidéo sur demande CBC Gem
Tout au long du film, les scènes qui nous montrent les différentes étapes de construction d’une communauté sont accompagnées d’une voix hors champ qui nous raconte une légende en inuvialuktun. « C’est une légende traditionnelle que j’ai trouvée qui fonctionnait très bien comme métaphore de ce que faisait Kylik », explique Tiffany.
La légende parle d’une créature à la peau bleue et au sourire qui va d’une oreille à l’autre, qui mange et qui n’est jamais rassasiée. « Et ça, c’est le capitalisme », commente la réalisatrice. « Le capitalisme est cette créature qui sourit, qui mange tout le temps, qui n’est jamais rassasiée, qui en veut toujours plus, et qui nous dit “nourris-moi ou je vais te manger ou te tuer” », poursuit-elle. La créature est donc une représentation de la « pression du capitalisme et du colonialisme auquel nous sommes tous obligés de faire face ».
Cette légende parle aussi d’un orphelin, que la réalisatrice pense analogique à Kylik, venu « libérer sa communauté du capitalisme et du colonialisme ». « Il essaie de tuer ce démon qui nous retient tous captifs. »