le Mardi 17 février 2026
le Vendredi 6 avril 2007 0:00 | mis à jour le 20 mars 2025 10:36 Divers

Croque-mitaine

Croque-mitaine
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Iqaluit, une ville quelque part entre la modernité et la tradition, moi, quelque part entre la conscience sociale et le respect des croyances, et mes mitaines, elles, entre Brigitte Bardo et les merveilles du quotidien nunavois.

En arrivant au Nunavut, je savais que j’aurais besoin de quelques morceaux de linge en plus pour vivre un hiver agréable et au chaud. J’avais déjà le manteau, les bottes de ski-doo et j’avais aussi une panoplie de tuques multicolores tricotées de mes mains et de celles de ma grand-mère. Ce qu’il me manquait était des mitaines pour protéger mes doigts de ce froid « vigoureux ». Entre aller au North Mart pour m’en procurer, supermarché dont l’origine du nom m’est suspecte ou choisir une paire de mitaines en peau de phoque fabriquée ici même, j’ai choisi la deuxième option. Mon intérêt pour l’artisanat m’a poussé à les fabriquer moi-même. Je ne me doutais pas qu’il me faudrait passer par plusieurs étapes, autant dans leur confection que dans mon nouveau travail : monitrice de langue à « Aqsarniit Middle School ».

Mes premières semaines en tant que monitrice ont été difficiles et décevantes. C’était la première fois que je travaillais avec des adolescents, je ne me sentais pas à la hauteur et les élèves n’étaient ni motivés ni motivants.

Pour me procurer la peau de phoque, j’ai pris la route d’Apex pour arriver, près de la baie, à une maison presque sans fenêtre et qui, de l’extérieur, ne ressemblait à rien de plus qu’un « bungalow ». J’ai été heureuse d’y découvrir un intérieur vivant, fleuri, rempli de couleurs et d’art inuit. Une jeune femme paisible m’a accueillie, un bébé tranquille accroché à son sein. Elle m’a présentée à sa grand-mère, une vieille dame au regard sage qui ne parlait pas un mot anglais. C’est à elle que j’ai acheté une peau de phoque dont l’argent servira à acheter de l’essence, des outils, du fil ou du tissu. Je suis repartie les bras chargés d’une peau très odorante et le cœur léger d’avoir fait une si belle rencontre.

Premièrement, il me fallait assouplir la peau. Autrefois, on l’aurait mâchouillée, mais malgré mon désir de suivre les traditions, je tenais à garder mes dents. C’est donc avec mes pieds que j’ai fait le travail.

Deuxièmement, je devais laver la peau. Par une froide journée de novembre, j’ai cassé une couche de glace pour atteindre l’eau d’un petit lac, où j’ai fait tremper la peau, et je l’ai frottée au savon Sunlight. Ce travail m’a fait sentir femme, et, malgré la modernité du savon utilisé, sauvage, j’irais même jusqu’à dire femelle. Les doigts gelés par l’eau glacée, un sentiment de plénitude m’a habité et je me suis sentie humblement connectée avec la nature.

Toutefois, le plus rude était à venir. La peau avait dû rester longtemps dehors à subir les changements de température et les intempéries car elle était restée très raide. Par conséquent, le grattage de peau a été long et ardu, mais j’y notais là le reflet de ce que je vivais depuis mon arrivée ici. Les élèves ne s’étaient toujours pas laissés attendrir. Je voyais donc ma vie, mon travail et la peau de la même façon. En l’étirant et en l’assouplissant, c’est en même temps un peu de moi que j’étirais et assouplissais dans la découverte et l’ouverture d’un monde que je ne connaissais plus: l’adolescence.

L’assemblage des morceaux découpés a été tout aussi difficile. Il m’a même fallu utiliser mes dents pour tirer sur l’aiguille, vu la raideur de la peau.

C’est autour d’un cercle de femmes que j’ai cousu les mitaines, au milieu de rires et soupirs venant de celles qui reconnaissaient l’odeur de phoque qui avait accompagné leur enfance. Je savais que c’est en partageant les secrets de leur art que j’arriverais à me sentir proche d’elles. En côtoyant ces femmes, je suis devenue de plus en plus fière d’en être une.

Et c’est sur cet élan féminin, qu’un innocent coup de vernis vert sur les ongles est devenu l’aube d’un rapprochement avec les jeunes filles de mes classes. Je savais que rien n’était gagné, mais que c’était quand même un début vers quelque chose. Une ouverture était crée, je devenais comme une grande sœur.

Depuis ce temps, mon travail est devenu de plus en plus épanouissant et les liens avec mes élèves se sont resserrés. De leur côté, mes mitaines ont pris forme et me tiennent maintenant bien au chaud, malgré la raideur qui me rappelle encore aujourd’hui les défis auxquels j’ai fait face, ici, jusqu’à maintenant.

La période des Fêtes est arrivée, j’ai atterri à Montréal et mes mitaines ont suscité un débat animé avec de jeunes universitaires : Pour ou contre la chasse au phoque? Ça parlait haut, ça parlait fort, utilisant de grands mots philosophiques et des statistiques. De mon côté, pensant à l’eau glaciale du mois de novembre, au sentiment de plénitude, au sentiment de connexion avec la nature, à toutes ces femmes qui avaient partagé leur savoir et à la belle rencontre des deux femmes d’Apex, je n’ai rien défendu verbalement et me suis sereinement retiré du débat…