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le Vendredi 29 septembre 2006 0:00 | mis à jour le 20 mars 2025 10:36 Culture

Étranger en son pays

Étranger en son pays
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Prévenez Michaëlle Jean et sa baguette magique brise-solitudes : à Yellowknife le cinéma québécois est étranger. Si vous cherchez un film canadien français au Vidéoland du quartier résidentiel Range Lake, c’est dans la catégorie foreign que vous le trouverez. Même si ce sont probablement les seuls films canadiens que vous dénicherez là, pas question de les mettre ailleurs.

« Notre critère c’est les sous-titres. Si le film est sous-titré, on le met dans la section étranger; si c’est en anglais, on le classe selon le genre », explique la gérante. « Sinon ça pourrait être confus pour le client. » La réflexion de la dame plairait probablement à Albert Camus qui, dans son maître-livre intitulé, c’est d’adon, L’Étranger, affirmait que sa patrie « c’est la langue française ». Ce pourrait-il que la patrie du cinéphile des TNO soit la langue anglaise ?

Pas partout en tout cas. Au moins un club vidéo de Yellowknife – le Choice Vidéo, situé au centre-ville – classe les films québécois avec les films locaux. « Mon fils me chicane à chaque fois que je mets un film Québécois avec les films étrangers. Il a bien raison, ce sont des films de chez nous », rigole Iris Wagner, gérante et propriétaire de l’établissement spécialisé dans le cinéma de répertoire. « Ici, on ne classe pas par la langue, mais par la région. Si le film vient de l’Amérique du Nord, c’est local; s’il vient d’Europe ou d’ailleurs, c’est étranger. »

Aucun club vidéo de Yellowknife ne dédit cependant de section au cinéma canadien. « Si on devait mettre tout ce qui ne vient pas du Canada dans la section étranger, il ne resterait pas grand-chose dans le local, note Iris Wagner. Pratiquement tous nos films sont étrangers en fin de compte. »

Parce qu’il est surtout francophone, le cinéma populaire canadien peine à se frayer un chemin dans la capitale des TNO. Depuis que je réside à Yellowknife, je n’ai vu que deux films canadiens prendre l’affiche au cinéma Capitol : le documentaire The Corporation de Mark Achbar et la comédie Bon cop, bad cop d’Érik Canuel. Dans les deux cas, c’est suite à une demande venue du public que le film a été projeté. Sans la supplique, on ne passe que les blockbusters fadasses d’Hollywood ou des monuments cérébraux comme Jackass Number Two qui accapare la salle principale du cinéma, ces jours-ci.

Pour tester l’ouverture de la capitale ténoise à la cinématographie canadienne, j’ai procédé à un petit test : j’ai fait le tour de tous les établissements qui prêtent ou louent des films et je leur ai demandé s’ils avaient une copie du film… Yellowknife. Pour ceux que ça intéresse, Yellowknife, est un road-movie réalisé en 2002 par l’Acadien Rodrigue Jean (Full Blast) qui aborde la question de l’amour incestueux. Disons que ce n’est pas nécessairement un film grand public. Résultats de l’enquête : pas un seul établissement n’a Yellowknife, à Yellowknife. Ni les clubs vidéo, ni la bibliothèque municipale, ni la vidéothèque de l’Association franco-culturelle. Pantoute!

Ça vous offusque ? Attendez de lire la description que Téléfilm Canada fait du long-métrage de Jean Rodrigue. D’après la vénérable institution sise à Ottawa, Yellowknife c’est l’histoire de « Max et Linda [qui] fuient vers le nord-ouest canadien ». Jusque-là tout va bien, mais attendez un peu. Immédiatement après Téléfilm précise : « Sur la route qui les mène de l’Acadie au Yukon, ils rencontrent un couple de jumeaux stripteaseurs ». Au Yukon!

Comme quoi on n’a pas besoin d’habiter une petite ville du Nord pour dire des âneries sur son pays et sur son cinéma.