Le salut des francophones en milieu minoritaire passe d’abord par la famille et l’école, mais ils doivent se ressaisir s’ils ne veulent pas finir figés dans les pages froides d’un livre d’histoire.
C’est le message qu’est venu livrer le directeur de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques, Rodrigue Landry, dans une série de conférences prononcées la semaine dernière à Yellowknife et Hay River.
D’un point de vue objectif, les francophones hors Québec semblent en piteux états. Alors qu’ils formaient 7,1 % de la population canadienne en 1951, 50 ans plus tard, ils ne sont plus que 4,1 % et seulement les deux tiers d’entre eux parlent leur langue à la maison, 10 % de moins qu’en 1971.
Aux Territoires du Nord-Ouest, ce sont 64 % des francophones qui ne parlent pas le français à la maison. On associe ce comportement au « transfert linguistique » ou à l’assimilation, pour parler franc.
On note aussi un taux d’assimilation élevé des allophones dont 46 % ne parlent plus leur langue maternelle à la maison. Sans surprise, on se rend compte que leur transfert linguistique se fait à peu près invariablement au profit de l’anglais. Même en comprenant le Québec, ils n’y a que 3 % des allophones qui s’assimilent en français.
L’anglais, en conséquence, est en progression. Le taux d’assimilation des anglophones au Canada est de –26 %, c’est-à-dire que le nombre de personnes qui parlent l’anglais à la maison est supérieur au nombre d’anglophones.
« L’assimilation est elle un meurtre ou un suicide ? », demande crûment le professeur. Ce a quoi il répond qu’il y a généralement trois grandes écoles de pensée en linguistique sociale.
La première défend la thèse du suicide en affirmant que le transfert linguistique est un choix de l’individu.
La seconde parle plutôt de mort naturelle de la langue minoritaire au profit d’une langue plus forte et plus commode. « Il s’agit en quelque sorte d’un darwinisme linguistique », explique Landry.
La dernière hypothèse, enfin, est que la langue minoritaire est la victime d’un meurtre découlant d’une négligence gouvernementale, voire de politiques ethnicistes et de « génocide linguistique ».
Landry estime pour sa part que l’individu et la société ont, tous les deux, leur bout de chemin à faire pour que la langue se maintienne. L’individu en affirmant son identité linguistique et en saisissant les occasions de pratiquer sa langue ; la société en fournissant les outils et institutions nécessaires : l’école, l’accès à la justice, les communications publiques et toutes ces choses.
À cet égard, le spécialiste estime que, s’il y a indubitablement place à l’amélioration, les franco-canadiens sont mieux servis que beaucoup d’autres minorités linguistiques. « Nous sommes, avec les anglophones du Québec, la minorité la plus appuyée au monde », reconnaît l’Acadien.
Pour assurer une continuité à la langue, Landry mise sur la famille et l’école. « En général, la langue se conserve mieux dans la famille que dans la société », dit-il. Il importe donc que les parents s’adressent à leurs enfants en français le plus souvent possible pour qu’ils apprennent la langue. « On ne naît pas francophone, on le devient », affirme le professeur reprenant l’expression du sociologue franco-ontarien Roger Bernard.
Vient ensuite l’école, l’autre gros joueur du développement psycho-langagier. À cet égard Landry est catégorique : l’école homogène française est le meilleur choix des parents qui désirent que leurs enfants restent francophones.
Or, selon Statistiques Canada, seulement 68 % des enfants qui y ont droit fréquentent l’école française. Rodrigue Landry estime, quant à lui, que la part pourrait être aussi petite que 54 %, étant donné que la formule employée par le gouvernement (le nombre d’enfants francophones d’âge scolaire divisé par le nombre d’élèves inscrits aux écoles françaises) ne comptabilise pas un nombre important d’enfants éligibles.
Aux TNO, Rodrigue Landry avance que jusqu’à 230 élèves ayants droits ne fréquentent pas l’école homogène française ou n’y ont tout simplement pas accès. Ce sont 60 % d’entre eux.
Le chercheur mets en garde les parents qui pensent que l’école d’immersion est la meilleure option pour s’assurer que leur enfant soit parfaitement bilingue. En milieu minoritaire, étant donné de la forte exposition de l’enfant à l’anglais, peu importe l’école fréquentée, les aptitudes de l’enfant dans la langue de Sheakspeare seront toujours très bonnes.
« Nos études démontrent que, en 12e année, les enfants qui vont à l’école française sont aussi bons en anglais que ceux qui sont scolarisés totalement en anglais ou 50/50 », affirme Landry qui ajoute qu’à l’inverse, un anglophone en milieu majoritaire scolarisé uniquement en français ne terminera pas ses études avec la même maîtrise du français qu’un francophone.
Pour expliquer le phénomène le spécialiste raconte une anecdote de guerre que lui avait confié son défunt père. « Mon père disait que dans les tranchés on lui servait une soupe moitié lapin, moitié cheval. Elle était faite avec un cheval et un lapin ! C’est la même chose avec la langue et nous savons laquelle est le cheval et laquelle est le lapin. »
Le défi de l’exogamie
Un des défis importants pour la survie du français hors Québec, affirme Landry, c’est l’augmentation significative du nombre de couples exogames, c’est-à-dire formés d’un francophone et d’un locuteur d’une autre langue.
Les couples exogames forment 42 % de tous les ménages francophones hors Québec et 64 % des enfants ayants droit d’âge scolaire vivent dans des familles exogames. Aux TNO, la statistique grimpe à 84 % des enfants.
Dans ces ménages l’anglais est la langue la plus parlée à la maison. Si l’autre conjoint est anglophone, on choisira l’anglais dans 88 % des cas. De même, on choisira l’anglais dans 82 % des cas, si l’autre conjoint est allophone. Ainsi, 22 % des enfants issus de couples exogames ont le français comme langue maternelle, alors qu’ils sont 93 % dans les ménages endogames (les deux parents sont francophones).
Le chercheur pense qu’il serait vain de vouloir renverser la tendance à l’exogamie qui est un phénomène qui est là pour rester. « Moins la vitalité d’une communauté linguistique est forte plus il y a de l’exogamie, dit-il. C’est normal : on ne peut pas tous marier nos cousins et nos cousines. »
En fait, lance-t-il, « l’exogamie n’est pas une cause de l’assimilation ; c’est un facteur. » Il explique qu’un enfants qui grandit dans un ménage exogame mais qui parle en français à la maison et fréquente l’école française terminera ses études secondaires avec une identité francophone et des habilités langagières en français aussi fortes que celui qui grandit dans un ménage endogame.
Pour réchapper les enfants de la génération exogame, le professeur propose d’élaborer une « campagne de marketing social » massive pour sensibiliser les ménage à l’importance de parler en français à la maison et à leurs droits de faire instruire leur enfant dans une école homogène francophone. Pour être efficace cette campagne publicitaire devrait être diffusée dans les médias anglophones et francophones, ajoute-t-il.
Il invite également les écoles françaises à s’ouvrir davantage aux besoins des parents qui ne parlent pas le français. Il incite les écoles à faire leurs communications aux parents dans les deux langues et à s’adresser à eux anglais lors des rencontres de parents.
« Il est important de ne pas exclure les parents si on veut que les enfants restent à l’école française », affirme Landry.
Le chercheur conclu en rappelant que pour résister à l’histoire les francophones en milieu minoritaire doivent surtout être combatifs et ne jamais abandonner.
« Être minoritaire c’est nager contre le courant : quand on arrête de nager, on recule. »